Force est de constater que l’on trouve de moins en moins de psychanalystes. Pas des « psys » au sens large. Des psychanalystes au sens strict : ceux pour qui l’inconscient psychanalytique n’est pas un « trompe-l’oreille », mais l’axe central de leur praxis.
Ce n’est pas un hasard si un amendement a été présenté au Sénat pour dérembourser les actes se réclamant de la psychanalyse (même s’il a été retiré). Ce geste, qu’on le veuille ou non, réactive un vieux fantasme : celui d’un être humain transparent, réductible à des symptômes objectivables, sans opacité, sans sujet, que seule la science pourrait expliquer, ou finirait par épuiser. (Public Sénat) https://www.publicsenat.fr/actualites/sante/budget-de-la-securite-sociale-lamendement-pour-derembourser-les-soins-de-psychanalyse-finalement-retire
Mais il y a plus proche, plus corrosif, et à mes yeux plus décisif : la confusion des objets, la confusion des lieux. À force de mélanger titres, dispositifs et promesses faites au patient, l’exigence de la praxis analytique s’est usée, voire a été abusée. On a remplacé l’acte par un label. Et c’est bien connu : « on est un con ».
Alors, je vais dire les choses simplement.
Vous trouverez, en arrière-plan, cette tribune qui rappelle un point essentiel : tenter d’éliminer la psychanalyse n’a jamais amélioré le soin ; cela a appauvri l’idée même de ce qu’est un être humain.
https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/04/l-elimination-de-la-psychanalyse-n-a-jamais-ameliore-le-soin-mais-elle-a-appauvri-l-idee-de-ce-qu-est-un-etre-humain_6655919_3232.html
Mais tout d’abord : le cœur du problème, c’est la place de l’inconscient, et son corollaire : la confusion des inconscients.
Du coup… une très large majorité des psychanalystes qui exercent aujourd’hui dans le monde exercent une fausse psychanalyse.
D’où vient ce paradoxe ? Quelle est la différence entre la vraie et la fausse psychanalyse ? Et comment la psychanalyse pourrait-elle s’écarter du champ qui la motive et la définit : l’inconscient ?
C’est que le préfixe « in » est un préfixe négatif : le mot inconscient a l’inconvénient d’être, et de paraître, négatif. En philosophie, c’est-à-dire, en toute raison, la négation ne vient qu’après quelque chose. On est donc spontanément enclin à considérer que l’inconscient est relatif au conscient : l’inconscient serait l’inconscience, un défaut de conscience, une étourderie, une bévue fatale pour qui ne se définit, en toute raison, que par conscience d’être. Être, ce serait d’abord avoir conscience que l’on est. Mais l’inconscient des philosophes n’est pas l’inconscient de la psychanalyse.
« Tout a sa raison suffisante », disait Leibniz. Ces peurs, ces angoisses, je n’en connais pas la raison, mais je vais la trouver : elles sont dues à ceci ou à cela, etc.
« Nihil est sine ratione » : tout a sa raison suffisante, il suffit de la trouver. Ainsi, la raison s’imposerait à tout problème, serait universelle.
Or, depuis Freud… « Nihil est sine ratione » peut se lire autrement :
Nihil est <=> rien est ; il y a du rien, de l’impossible, du réel.
Sine ratione <=> sans raison.
===> Il y a de l’inconscient : la raison symbolique n’est plus universelle. Rien n’est sans raison.
Le symbolique n’est plus maître chez lui…
L’inconscient, par nature, ne peut donc être inféré, comme tout autre concept, qu’à l’ontologie. Or, durant toute leur vie, comme durant toute leur œuvre, Freud et Lacan n’ont cessé de marteler que l’inconscient selon la psychanalyse avait un sens inversé, diamétralement opposé au sens que lui donnent la philosophie et la psychologie générale.
Pour Freud et Lacan, l’inconscient est préontologique. On ne peut, sans mentir à soi-même, inférer l’inconscient à l’ontologie. Lacan insiste : « C’est de la parole que nous tenons cette folie qu’il y a de l’être. » La parole précède l’être. Il n’y a pas besoin d’être pour que la parole parle. Ce n’est que sur ce renversement, sur cette logique paradoxale de l’être parlant, que se justifie la révolution psychanalytique, le retour à Freud, qui, comme toute révolution, énonce le retour à son point de départ : l’inconscient, l’inconscient préontologique.
Tout débat sérieux pour ou contre la psychanalyse ne saurait occulter ce clivage.
Or, qu’est-ce que la fausse psychanalyse ? À quoi la reconnaît-on ?
La fausse psychanalyse ne fait pas de différence entre le système conscient et le système inconscient. Elle soutient, contre Freud et Lacan, sournoisement ou étourdiment, que l’inconscient est relatif au conscient. La confusion de ces deux ordres aboutit à des amalgames spécieux et ridicules entre la logique de la raison, celle du conscient où règne le principe d’identité, et celle de l’inconscient où règne le principe de non-contradiction.
Les concepts de résistance, refoulement, transfert, répétition, etc., ont des fonctions inversées dans le système conscient et dans le système inconscient. En toute rigueur, ils ne peuvent rien dire l’un sur l’autre. Mais ceux que Lacan appelle « les débiles et les canailles » abusent du contraire : ils ne séparent pas les deux systèmes, ou font semblant de le faire, et jouent sur les deux tableaux. Lacan conclut : « l’analyse doit se refuser aux canailles, car les canailles en deviennent bêtes, ce qui est certes une amélioration, mais sans espoir. »
L’illisibilité provoquée par la non-dissociation des deux systèmes engendre des discours d’idiot ; et l’idiot, selon Lacan, est celui qui, d’une manière ou d’une autre, dénie l’inconscient. Il sait utiliser le vocabulaire de la discipline, mais il en déplace le sens vers le système conscient, sournoisement ou à son insu. Ainsi, des formules valables dans le système inconscient, il tente de les justifier dans le système conscient. Par exemple : « la femme n’existe pas », « il n’y a pas de rapport sexuel », « l’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas »…
Mais l’idiot engendre, pour la vraie comme pour la fausse psychanalyse, un problème de transmission. Confondant le système conscient et le système inconscient, il est persuadé que ses diplômes universitaires, ses mérites et ses expériences dans d’autres domaines, fussent-elles exceptionnelles, font de lui un non-idiot, c’est-à-dire un psychanalyste du système inconscient. Les idiots sont des sortes de poissons solubles : ils se reconstituent là où on les attend le moins

Mais ici, il y en a un quatrième. Un sage penseur. Un faux-semblant. Il “incarne” la conscience. Et justement : il n’a rien à voir avec les trois autres. Il introduit une logique étrangère, une confusion de lieu. Cequatrième singe “raisonnable” fabrique un autre sens, à la limite de la perversion. Je l’ai placé devant pour qu’il soit bien visible mais les 3 bouddhas noirs l’encadrent.
Puis, aujourd’hui en France, à Paris et partout ailleurs, la confusion des genres s’est pervertie par le discours du capitalisme : quand tout devient « psy ».
Alors, certes, il existe des psychologues sérieux. Il existe des psychiatres sérieux. Je n’ai aucun intérêt à nier leur utilité, ni à caricaturer leur champ. Et il faut le noter : lors de l’épisode parlementaire évoqué plus haut, des psychiatres, en tant qu’instances représentatives, ont eux-mêmes contesté l’idée d’une mise à l’écart de l’orientation psychanalytique au nom d’une doctrine unique du soin. (Le Quotidien du Médecin) https://www.lequotidiendumedecin.fr/specialites/psychiatrie/les-psychiatres-vent-debout-contre-un-projet-remettant-en-cause-les-approches-psychanalytiques
Mais il y a une dérive très française : mettre tout dans le même sac, puis vendre ce sac.
On voit ainsi fleurir des intitulés hybrides : « psychologue-psychanalyste », « psychiatre-psychanalyste », parfois même des formules à rallonge où l’on additionne des mots-clés pour capter des recherches Internet. Résultat : le public ne sait plus ce qu’il achète, ni ce qu’il engage quand il pousse la porte. Or le point n’est pas corporatiste. Il est clinique.
On peut avoir été psychologue, puis choisir la psychanalyse, s’y engager, y payer son prix subjectif. On peut avoir été médecin, puis faire ce trajet. Ce n’est pas rare. Ce n’est pas interdit. Ce qui pose problème, c’est de tenir deux places à la fois, sous la même enseigne, dans le même geste, avec la même promesse implicite au patient. La psychologie a ses méthodes, ses repères, ses objectifs. La psychiatrie a ses contraintes, son rapport au somatique, ses impératifs médicaux. La psychanalyse repose sur une autre position : celle où l’inconscient psychanalytique est sujet, et non variable à gérer.
Alors ne vous trompez pas d’inconscient… aucun des inconscients-objets n’est l’inconscient-sujet.
On ne « superpose » pas ces positions comme on cumule des diplômes.
Et c’est ici que Lacan aide : le discours du capitaliste comme accélérateur de la dilution.

Une tête « d’argile » qui n’en est pas une : du bronze peint, du vrai qui fait faux. Voilà notre époque : elle adore les apparences, elle adore les faux-semblants. Mais la psychanalyse a la tête dure…elle perdure ; grâce à ses pairs-durs.
Le discours du capitaliste, tel que Lacan le repère comme une torsion du discours du maître, a cette propriété : il court-circuite. Il promet que ÇA marche. Il promet que ÇA se consomme. Il promet une solution pour chaque gêne, une technique pour chaque angoisse, un produit pour chaque manque. En somme, il fabrique du sujet client, et du symptôme marchandise. (Cairn.info) https://shs.cairn.info/revue-essaim-2019-2-page-115?lang=fr
C’est dans ce bain-là que prolifèrent les vitrines interminables, les “méthodes”, les packages, la carte de restaurant du soin. Le truc rapide pour soigner, pour « soi-nié » ou encore pour « sois-niais ». Et c’est dans ce bain-là que le mot psychanalyse devient un mot parmi d’autres, un signifiant de plus à placer, à vendre et vous l’aurez compris : à monnayer.

Cette sculpture dit, pour moi, l’état de la psychanalyse aujourd’hui. Un corps, ou un corpus, suspendu, à l’envers, brillant et lourd. Il tient, oui. Mais il ne tient qu’à un fil. Et ce fil, c’est l’inconscient psychanalytique : au plafond (invisible sur ma photo), au-dessus de nos têtes.
Or la tête, elle, a été tranchée. La pensée a été décapitée. Reste un corps sans tête : spectaculaire, poli, exposable etvendable. Ça brille. Ça impressionne. Mais ça ne parle plus. Voilà la dilution : un artifice brillant qui a perdu son axe, un corps qui tient encore, toujours par son sujet.
Or, ce qui fait un vrai psychanalyste, c’est une exigence rare.
Être psychanalyste ne relève pas d’une déclaration. Ni d’un stage. Ni d’un « bout d’analyse ». Il faut, au-delà de certaines dispositions cérébrales, une expérience réelle de son propre inconscient. Une traversée qui prend du temps. Des années, souvent. Une transformation du rapport à la parole, au symptôme, au désir. Puis une endurance : soutenir le transfert, entendre ce qui se dit au-delà de ce qui est dit, accueillir l’équivoque, la contradiction, l’ombre portée des signifiants.
La psychanalyse a quelque chose d’artistique et de tranchant. Elle demande une présence, une écoute, une capacité de couper au bon endroit, au bon moment. Elle demande aussi une éthique : ne pas se servir du patient, ne pas le garder pour remplir une caisse, ne pas le réduire à un cas. Elle exige de passer par de véritables épreuves dont certaines font partie du secret, se-créer, de ce qui fait qu’on décide de « passer ». Sur ce sujet, je n’en dirai pas plus, puisqu’il s’agit d’un secret. Bref.
Ce niveau d’exigence explique aussi la raréfaction. Et il faut le dire : ce n’est pas un métier confortable.
Et puis : pourquoi certains se réfugient derrière le mot « psychanalyste »
Certains se réfugient derrière l’étiquette « psychanalyste » parce que cela leur permet de tenir sans travailler ; de se protéger du transfert en face-à-face, épuisés de tenter de convaincre, de persuader, de faire comprendre leurs « solutions pour changer ». Et, il faut le dire aussi, de continuer à facturer sous un mot jugé plus « prestigieux », car le psy-chologue-praticien-chiatre-chosomaticien, etc., etc., est un « psy » ; le psychanalyste est un analyste.
Enfin, d’autres empilent simplement des mots-clés pour capter large sur Internet : plus la vitrine est longue, plus elle rassure — croient-ils.
Et puis il y a ceux qui cumulent tout. Je pense notamment à certains psychiatres : usés par le tout-somatique, prisonniers de la prescription, saturés d’anxiolytiques, d’antidépresseurs et d’hypnotiques, ils finissent par se proclamer « psychiatre-psychanalyste » après quelques fragments d’analyse, j’en ai eu sur mon divan, portés par l’autorité médicale comme si elle valait acte analytique. Ils peuvent alors jouer sur plusieurs tableaux : soit recevoir sur le divan dans des conditions où l’argent public, la nomenclature et le remboursement parasitent la logique même de la cure ; soit, à l’inverse, annoncer que « l’analyse, elle, ne se rembourse pas », tout en ajustant le prix pour rester attractifs. Dans les deux cas, ça marchande.
Et, trop souvent, le pire se produit : le silence devient un refuge, « refus-je ». Non pas le silence qui ponctue, installe ou ouvre, mais le mutisme par défaut, faute d’entendre l’inconscient dans la parole. C’est ainsi qu’on entend : « Mon psychiatre était freudien, il ne disait rien. » Non : il se taisait ; dans le meilleur des cas, il la fermait.
Attention : je ne nie pas qu’il existe des psychiatres qui soient réellement psychanalystes. Mais le cas que je décris n’est plus marginal. En 2026, il est devenu trop fréquent pour être passé sous silence.
Nonobstant, l’autre poison, ce sont les appareils institutionnels de la psychanalyse française.
Des institutions qui se transforment en machines à produire de la respectabilité. Annuaires fermés, cooptations, hiérarchies, allégeances, silence quand survient une crise (affaire Gérard Miller), certitudes distribuées entre pairs.
https://www.lexpress.fr/societe/leur-influence-le-scandale-et-le-silence-les-miller-gourous-dechus-de-la-psychanalyse-FD7DXTKZJJAYLAF3AKEWGMRKFQ/
Je ne nie pas l’intérêt des lieux de travail, de lecture, d’enseignement. Ils sont nécessaires. Mais une institution peut dévorer ce qu’elle prétend servir. Quand « l’institution » devient sujet, le sujet de l’inconscient disparaît.
En termes lacaniens : on bascule vers le discours du Maître (commande, hiérarchie, prestige) ou vers le discours universitaire (gestion du savoir sur le sujet). Or l’acte analytique vise autre chose : un espace où le sujet peut se produire.
Alors, à mon avis, la solution, la dis-solution, c’est une figure à reconstruire : celle du psychanalyste libre.
J’appelle « psychanalyste libre » celui qui ne confond pas la psychanalyse avec une profession de la conscience ou une technique de normalisation ; celui qui ne se cache pas derrière un appareil qui distribue des brevets de pureté ; celui qui répond de son acte devant ceux qu’il reçoit, dans un cadre clair, et non devant un comité qui protège sa vitrine.
Un psychanalyste libre n’est pas un franc-tireur narcissique. Il peut venir de parcours variés. Ce qui le définit n’est pas un « estampillage » à entendre : es-temps-pillage.… C’est un trajet : avoir été analysant, avoir payé le prix de sa propre analyse, tenir un dispositif, soutenir le transfert, travailler sa pratique et… se former sans se soumettre.
Libre ne veut pas dire sans règle. Libre veut dire : orienté par l’inconscient psychanalytique, pas par la conformité.
Du coup… comment reconnaître un vrai psychanalyste ?
Je vous propose quelques repères simples :
Demandez-lui où il travaille : sur la conscience, sur le somatique, sur l’inconscient. S’il s’embrouille, s’il empile, s’il séduit : méfiance.
Un analyste ne fait pas de l’inconscient un mot de vitrine. Il en fait une boussole. Il ne perd pas le nord…
Le cadre doit être lisible : rendez-vous, paiement, règle de présence, modalités de parole. Ni rigidité théâtrale, ni flou opportuniste.
https://brunie-psychanalyste.fr/les-regles-pour-un-bon-travail-danalyse/
Sans fantasmer la « popularité » : s’il y a travail, il y a transfert. Et si le transfert opère, il y a circulation. Donc choisissez un analyste qui a des analysants… Après, s’il est débutant, il faut bien qu’il commence !
En conclusion, je dirais que, pour sauvegarder la psychanalyse, il serait bon de la rendre à son acte, en termes d’objet, de lieu et de temporalité.
Je ne produis plus beaucoup d’articles, ni d’écrits techniques, depuis quelques années. Tout a été dit sur la chose. Et certains s’y exercent encore très bien, dans leur enseignement, car enseigner, c’est répéter ; je n’ai pas que ça à faire…Je suis en train de « FAire le CHOIxCE », éditions l’harmattan 2026. Et pourtant, là, voilà : vois-là ; j’écris ça aujourd’hui, quand bien même, parce qu’il ne faut jamais cesser de se battre pour la vérité et pour la liberté. Alors je défends une psychanalyse exigeante. Une psychanalyse qui ne flatte pas. Une psychanalyse qui soigne en touchant la cause, pas en repeignant le symptôme…
Le reste est du commerce.
Jan-Edouard Brunie



