Bienvenue au 45

Le cabinet sis au 45 avenue George V

Jan-Edouard Brunie

Le cabinet

Le cabinet est un lieu calme, protégé, à l’abri du bruit et des interruptions. Tout y est disposé pour préserver la confidentialité et permettre à la parole de trouver sa juste place. Ce n’est pas un décor, ni une mise en scène du soin, mais d’un cadre de travail. Un lieu où l’on peut déposer ce qui, ailleurs, reste retenu, brouillé, difficile à formuler ou impossible à dire.

Ici, il n’est pas demandé de bien paraître, ni de présenter un discours cohérent, maîtrisé, déjà prêt. Il s’agit au contraire de pouvoir parler sans avoir à tenir son image. Dire ce qui vient. Laisser se dévoiler ce qui insiste et s’exprime par les symptômes. Entendre, peu à peu, ce qui se répète, ce qui se dérobe et ce qui fait nœud.

La psychanalyse ne cherche pas d’abord à corriger un comportement, ni à fournir des conseils de vie. Elle ouvre un lieu où le sujet peut parler autrement, jusqu’à rencontrer dans sa propre parole quelque chose de plus vrai que ce qu’il croyait vouloir dire. Ce travail suppose donc un cadre précis, stable, rigoureux.

Le divan et la disposition du cadre

Concrètement, l’analysant s’installe sur le divan, hors du champ de vision direct du psychanalyste. Cette position n’a rien d’accessoire. Elle favorise le relâchement du corps et aide l’attention à se tourner vers le fil de la pensée. Elle soutient surtout le mouvement propre à la psychanalyse : l’association libre, c’est-à-dire la possibilité de laisser venir les idées, les souvenirs, les images, les rêves, les fragments de phrases, sans chercher d’emblée à les ordonner.

C’est dans cet esprit que je donne souvent cette indication simple : « Pensez de façon orale. » Autrement dit : laissez venir les mots avant de vouloir les surveiller, les conscientiser. Ne cherchez pas d’abord à bien dire. Parlez, et voyez ce que votre parole vous apprend. Cela permet d’agir directement sur la pensée (pensée = la conscience) qui elle souffre en boucle, déprime et/ou angoisse le sujet.

Le psychanalyste, de son côté, se tient en retrait, légèrement sur le côté. Là encore, ce choix répond à une logique précise. Il s’agit de limiter autant que possible les échanges non verbaux qui pourraient orienter la parole à votre insu : regards, mimiques, signes d’approbation, réserve visible, réactions immédiates.

Une différence de cadre avec le face-à-face psychologique

Dans de nombreuses consultations psychologiques en face à face, le regard et les manifestations visibles du praticien prennent naturellement part à la relation. Ce n’est pas une faute ; c’est un autre dispositif. En psychanalyse, le cadre sur divan vise au contraire à desserrer ce transfert de visu, afin que la parole soit moins guidée par l’image de l’autre, par l’attente d’une réaction, d’un accord, d’un apaisement rapide ou d’un signe.

Il ne s’agit donc pas d’une distance froide. Il s’agit d’une réserve technique. Le retrait du psychanalyste ne marque ni l’indifférence, ni l’absence. Il permet que quelque chose du sujet puisse se dire sans être trop vite capturé par la relation visible. Là où le face-à-face peut favoriser l’ajustement, le divan favorise, lui, l’émergence de ce qui ne se livre pas d’emblée.

Ce que l’analyste écoute

Le psychanalyste n’écoute pas seulement ce que vous dites au niveau conscient. Il écoute aussi ce qui, dans votre parole, échappe à votre volonté de maîtrise. Il prête l’oreille aux répétitions, aux hésitations, aux silences, aux contradictions, aux lapsus, aux changements de ton, aux détours, aux butées, à tout ce qui, dans le discours, indique qu’autre chose cherche à se dire.

C’est en ce sens que la psychanalyse s’oriente vers le discours inconscient. Elle ne réduit pas le sujet à ce qu’il croit penser. Elle prend au sérieux ce qui se formule entre les mots, à travers eux, parfois même contre eux. Le récit compte, bien sûr. Mais il ne suffit pas. Ce qui intéresse aussi l’analyste, c’est la manière dont une vérité singulière se trahit dans la texture même du langage.

Freud a donné à cette position d’écoute une forme décisive en parlant d’une attention également suspendue : l’analyste ne doit pas choisir d’avance ce qu’il veut entendre, ni privilégier tel élément au détriment d’un autre. Il accueille la parole sans la forcer, afin de laisser apparaître la logique propre de l’inconscient. Lacan a ensuite montré avec force que l’inconscient n’est pas un simple dessous obscur de la conscience, mais qu’il se manifeste dans les lois du langage lui-même. Dès lors, écouter un analysant, ce n’est pas seulement entendre un contenu ; c’est entendre comment un sujet est parlé à travers ce qu’il dit.