L’association libre ? Qu’est-ÇA-dire ?
L’association libre ? Qu’est-ÇA-dire ?
Jan-Edouard Brunie
Si l’inconscient est dialectiquement producteur de formations douloureuses et s’il parle par des symptômes, la parole peut, elle aussi, métamorphoser ces formations, angoisse, peur, dépression…, en formations satisfaisantes, comme l’énergie, la jouissance ou encore la tranquillité. D’où la technique psychanalytique de la « cure par la parole ».
Le principe curatif de la psychanalyse est ce qui s’appelle la règle fondamentale. Elle consiste, au cours des séances, à appliquer systématiquement la « libre association » des signifiants. L’étude de l’inconscient, avec sa méthode d’investigation et de cure qu’est cette règle fondamentale, constitue le carburant, l’essence même de la psychanalyse.
Ces signifiants sont des éléments du discours qui représentent la personne et la déterminent de façon unique et particulière. Ils raisonnent, « résonnent », dans son inconscient comme l’écho d’une voix d’outre-tombe. Ils sont propres, ainsi que leur organisation, au référentiel du patient. Aucune IA ne pourrait lui faire sens.
Ainsi, lorsqu’une pensée logique d’apparence s’exprime sur le divan, et que l’un de ces éléments du logos, le discours de l’analysant, le fait achopper ou l’« emmène » ailleurs, là où sa vérité se trouve, soit à dire vers une autre dimension de son existence, de son passé, dans un souvenir, vers un refoulement, vers une association avec un autre mot ou un autre signifiant, il est alors performatif et curatif que l’analysant se laisse aller à ces associations, à ces chaînes logiques qui se déroulent comme le fil d’une pelote vers le cœur du symptôme ; quelque chose remonte alors l’engramme névrotique pour rétablir l’émergence d’une parole en accord avec le désir, la libido, la jouissance, le jouis-sens.
L’association libre est donc la première règle fondamentale de la cure psychanalytique. Elle a été mise en exergue par Freud, Lacan, Winnicott, Dolto et tant d’autres. Pour être plus clair encore, elle consiste, pour l’analysant, à dire, lorsqu’il est allongé sur le divan, tout ce qui lui vient à l’esprit à partir d’un élément donné, à partir des expressions de l’inconscient ( confère l’onglet :
https://brunie-psychanalyste.fr/manifestations-de-linconsience/ )
comme le rêve, par exemple.
Cette méthode réduit la résistance du patient, ce qui donne accès au matériel inconscient : souvenirs, liens de cause, représentations, etc. Il doit alors s’exercer à la précision du langage afin de créer un méta-langage et de ré-engrammer son système nerveux. C’est là que l’écoute pointue du psychanalyste entre en jeu, et qu’il propose d’associer sur les nœuds de langage qui caractérisent la névrose, le symptôme, afin de s’en défaire durablement. Confère encore et toujours à la définition de l’inconscient :
https://brunie-psychanalyste.fr/definition-de-linconscient/
Alors, l’Association libre ? Qu’est-ça-à-dire encore ? C’est laisser votre « flow » se déverser et dire justement tout ce qui vous vient à l’esprit en suspendant systématiquement tout jugement sur vous-même, sans vous censurer. C’est loin d’être aussi simple que sur le papier… C’est associer sans gêne les éléments les plus disparates de votre propre vie, passer du coq à l’âne, faire des associations sur des sonorités, des phonèmes, des images qui vous viennent à l’esprit, des sons ou des musiques qui résonnent dans votre tête, des évènements de votre vie passée, etc.
Et puis… d’un seul coup, s’arrêter. S’arrêter sur un épisode de votre vie, sur un souvenir, sur une idée qui fut primordiale ou fondatrice dans votre psyché. Et là… dire ce que vous n’auriez jamais pensé dire, entendre de votre bouche cet indicible réel qui est le vôtre ; puis en faire quelque chose… le garder ? le transformer ? le refouler à nouveau, et cette fois de façon définitive ? Bref, négocier avec vous-même et en faire ce que bon vous semble…
« Tiens, c’est bizarre, mais quand je décris les détails de mon rêve, ça me fait penser à quelque chose qui n’a rien à voir mais… D’ailleurs, ça me rappelle une histoire que j’avais complètement oubliée et qui n’a aucun rapport… »
C’est cela, l’effet de la libre association. C’est cela qu’elle produit. Il faut donc apprendre, au fur et à mesure des séances, à laisser le mouvement de la parole se faire. S’entraîner, séance après séance, à pratiquer cet exercice psychique. S’écouter avec vivacité, avec perspicacité. Et surtout… pas de censure, car la psychanalyse n’est pas une orthopédie de plus pour le conservatisme social, mais la voie réelle menant aux richesses refoulées de votre inconscient.
Ici, je le dis souvent, dans le temps de la séance :
Ici, vous pouvez tout dire. Vous devez tout dire. Vous ne pouvez pas tout faire ici, mais vous pouvez tout dire. C’est le seul endroit où c’est possible.
« L’inconscient est structuré comme un langage » : la formule est de Lacan. Et si les neurosciences cognitives ainsi que la neurobiologie du langage ne disent pas la même chose dans les mêmes termes, elles viennent aujourd’hui, sur plusieurs points, corroborer la pertinence de cette intuition. En disant, ou en faisant fermenter, suer, votre cerveau d’une certaine manière, tout en ayant un objectif en tête — moins souffrir, mieux parler, se débarrasser d’un symptôme, comprendre, changer… , vous irez chercher et travailler sur cet inconscient, là où il le faut, sans que le conscient y ait accès.
Cette association libre, que je fais parfois réaliser à l’analysant, en mode hypnotique, ou pas, comme disent les jeunes, est beaucoup plus puissante, et surtout plus pérenne, que bon nombre d’autres techniques ; elle évite de surcroît les terribles projections conscientes, et même inconscientes, qui pourraient voir le jour, comme c’est le cas, inexorablement, dans le cadre d’une psychothérapie, quelle qu’elle soit, en face à face, chez un psychologue par exemple.
Pour augmenter la puissance de l’association libre, il peut donc m’arriver, bien souvent, d’utiliser, via l’hypnose Éricksonienne, le protocole associatif le plus ouvert, dit protocole de Rossi. S. Freud l’avait déjà pressenti comme utile à la technique de l’association libre, mais il était trop timide et timoré — certains témoignages rapportent ses échecs en la matière ; il avait du mal à regarder les personnes en face — et pas formé à cet art du langage inductif. C’est Milton Érickson qui fut le grand ordonnateur de cette technique d’expression langagière donnant accès au subconscient, ou au préconscient du sujet.
Je l’introduis donc progressivement au fil des premières séances, par des suggestions indirectes de travail, des ancrages selon les prédicats préférentiels du patient en cure ou de l’analysant en développement. La liberté d’émerger ou non se doit d’être totale ; c’est pourquoi j’ai laissé de côté bon nombre de « protocoles » d’hypnose, sans, somme toute, les congédier tous… notamment ceux destinés à lever les phobies. C’est très efficace… Bref.
Les concepts de la psychanalyse ne constituent pas une grille que l’on pourrait appliquer sur la réalité pour la décrypter et faire des personnes des gens « normés ». Ce sont simplement des outils à couper, à rompre, à trancher symboliquement des nœuds de parole et de significations ; des outils à sectionner des mots et des sens, puis à les renouer de manière à ce que le souffle de l’inconscient se remette à circuler de façon satisfaisante. Psyché, en grec, signifie « esprit », et analysis, « souffle vital » ; c’est l’épouse éternelle d’Eros.
La cure psychanalytique enseigne le bon usage du refoulement ; elle débarrasse de la peur, de l’angoisse, des blocages, des inhibitions, des dépressions, de tout ce qui nous entrave et qui ne relève pourtant ni de la physiologie ni de la morale. Elle brise la répétition. Elle soigne. Le patient, l’analysant, est libre de choisir sa destinée, la liberté, sa délivrance, son destin… tant qu’il se défait de ses souffrances et de ses insatisfactions, tant qu’il se désaliène de ses maux par ses mots.
La psychanalyse est une expérience de parole, commandant, réorganisant, désorganisant, un réexamen du champ du langage et de ses éléments constitutifs : les signifiants. Le signifiant est un élément du discours, repérable au niveau conscient, qui représente le sujet et le détermine. Il signifie au participe présent, il participe au présent, il a le sens de celui qui l’utilise. Comme dit plus haut, il résonne, il raisonne ; et il n’y a que son intelligibilité, personnelle et particulière, qui puisse lui donner du sens.
Or nous assistons aujourd’hui à une sorte d’épidémie silencieuse : de plus en plus de sujets vont demander aux intelligences artificielles ce que leur existence veut dire, comme si le sens pouvait surgir d’une machine qui répond.
https://cdn.openai.com/papers/15987609-5f71-433c-9972-e91131f399a1/openai-affective-use-study.pdf
Pourtant, le sens de l’existence ne se trouve pas là. Il ne se télécharge pas. Il ne se consomme pas. Il s’arrache, il se cherche, il se conquiert dans une action, dans un acte, dans un passage à l’acte de la parole.
Si Lacan a pu dire que « l’inconscient est structuré comme un langage », les neurosciences cognitives et la neurobiologie du langage viennent aujourd’hui, sur plusieurs points, corroborer la pertinence de cette intuition ( confère bibliographie et références ci-dessous ) : elles montrent qu’en dehors même du champ de la conscience, le psychisme traite déjà du mot, du sens, de l’association, de la trace, de la résonance.
C’est aussi pour cela que je réécris aujourd’hui cette page, que je la mets à jour : remettre l’association libre au centre de la cité, rappeler que ses fondements ne sont pas si mystérieux et que, pour ceux qui veulent les découvrir, ce n’est pas via l’IA qu’ils pourront le faire, mais par l’enquête dont ils sont les seuls héros.
C’est cette quête du signifiant qui anime la praxis de l’être parlant tout au long du parcours analytique.
Note de rigueur, bibliographie et références :
La formule « l’inconscient est structuré comme un langage » appartient à Jacques Lacan. Elle n’a pas été démontrée au sens strict par les neurosciences dans toute sa portée théorique et clinique. Mais plusieurs travaux contemporains montrent qu’une part du travail psychique non conscient traite déjà du mot, du sens, de l’association, de la trace et, sous de fortes limites, de certains traitements langagiers plus élaborés. Les neurosciences ne prouvent donc pas Lacan ; elles viennent, sur plusieurs points, en éclairer la portée.
Une auteure comme Ariane Bazan est allée plus loin encore en proposant un appui expérimental à cette intuition lacanienne. Sa perspective ne constitue pas une démonstration consensuelle au sens strict, mais elle représente aujourd’hui une tentative sérieuse, articulée, et très intéressante, de mise en rapport entre clinique psychanalytique, signifiant, voix et données de laboratoire.
Sur un autre plan, celui des usages contemporains de l’intelligence artificielle, une étude conjointe OpenAI / MIT Media Lab a également montré que certains usagers investissent les agents conversationnels sur un registre affectif, relationnel, voire de soutien psychique. Là encore, cela ne dit rien du sens singulier d’une existence. Cela indique seulement l’époque : beaucoup demandent désormais à la machine ce qu’ils ne parviennent plus à élaborer seuls ou en parole adressée.
Références :
1. Jacques Lacan, intervention du 21 octobre 1966.
« C’est l’inconscient qui est structuré comme un langage – je n’ai jamais varié de cela. »
PDF :
https://ecole-lacanienne.net/wp-content/uploads/2016/04/1966-10-21.pdf
2. Jacques Lacan, Préface à l’édition japonaise des Écrits, 27 janvier 1972.
PDF :
https://ecole-lacanienne.net/wp-content/uploads/2016/04/1972-01-27.pdf
3. Ariane Bazan, The unconscious is structured as a language: evidence from the lab in support of clinical practice, 2024.
PDF HAL :
https://hal.science/hal-04766964v1/file/Bazan%20JCP%20unconscious%20structured%20as%20a%20language%20preproof%202024.pdf
4. Stanislas Dehaene, Lionel Naccache, Gurvan Le Clec’H, Etienne Koechlin, Michael Mueller, Ghislaine Dehaene-Lambertz, Pierre-François van de Moortele, Denis Le Bihan, Imaging unconscious semantic priming, Nature, 1998.
PDF ouvert :
https://www.unicog.org/publications/DehaeneNaccache_MotorPriming_Nature1998.pdf
5. Sid Kouider, Stanislas Dehaene, Levels of processing during non-conscious perception: a critical review of visual masking, Philosophical Transactions of the Royal Society B, 2007.
PDF ouvert :
https://www.unicog.org/publications/KouiderDehaene_ReviewSubliminalProcessing_ProcRoySoc2007.pdf
6. K. Nakamura, M. Makuuchi, T. Oga, T. Mizuochi-Endo, T. Iwabuchi, Y. Nakajima, S. Dehaene, Neural capacity limits during unconscious semantic processing, European Journal of Neuroscience, 2018.
PDF ouvert :
https://www.unicog.org/publications/Dehaene%20Nakamura%20Priming%20from%20an%20unconscious%20sentence%20N400%20EJN%202018.pdf
7. Laurent Cohen, Philippine Salondy, Christophe Pallier, Stanislas Dehaene, How does inattention affect written and spoken language processing?, Cortex, 2021.
PDF ouvert :
https://www.unicog.org/publications/Cohen%20et%20al.%20-%202021%20-%20How%20does%20inattention%20affect%20written%20and%20spoken%20lan.pdf
8. Jeremy I. Skipper, A voice without a mouth no more: The neurobiology of language and consciousness, Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 2022.
Dépôt institutionnel ouvert :
https://discovery.ucl.ac.uk/id/eprint/10152771/
9. Charlène Aubinet, Olivia Gosseries, Steve Majerus, The interaction between language and consciousness, prépublication ouverte.
PDF ORBi :
https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/337993/1/Review_Lgg_Csc_NBR_Preprint.pdf
10. Jason Phang, Michael Lampe, Lama Ahmad, Sandhini Agarwal, Cathy Mengying Fang, Auren R. Liu, Valdemar Danry, Eunhae Lee, Samantha W. T. Chan, Pat Pataranutaporn, Pattie Maes, Investigating Affective Use and Emotional Well-being on ChatGPT, OpenAI / MIT Media Lab.
PDF ouvert :
https://cdn.openai.com/papers/15987609-5f71-433c-9972-e91131f399a1/openai-affective-use-study.pdf
Bien à vous.
Jan-Edouard Brunie
