Définition de l’inconscient : Qu’est que l’Inconscient ?

Jan-Edouard Brunie

Aucun des inconscients-objets n’est l’inconscient-sujet. L’inconscient du psychiatre n’est pas celui du psychologue, qui n’est pas celui du psychanalyste. Donc, si vous cherchez à faire un vrai travail sur l’inconscient, mieux vaut choisir un professionnel qui sait définir l’objet de travail de la psychanalyse… La chose est sérieuse.

La psychiatrie rencontre les troubles psychiques à travers la clinique médicale, leurs manifestations corporelles et leurs traitements. La psychologie étudie notamment les conduites, les émotions et les processus cognitifs, y compris ceux qui échappent à la conscience, certes ; lorsqu’elle vise avant tout l’adaptation aux normes, elle engage aussi une morale. La psychanalyse, elle, s’attache à ce qui se dérobe au sujet dans sa propre parole, à ce qui insiste dans ses symptômes, ses désirs, ses refoulements et ses répétitions. Ce n’est pas la même manière d’entendre le mot inconscient, ni, surtout, de travailler avec lui.

Ce n’est quand même pas pour rien non plus que Freud a écrit métapsychologie. Il ne s’agissait pas de découvrir une pièce secrète derrière la conscience, mais de penser une dynamique qui la déborde. L’inconscient n’est pas seulement ce dont nous ne savons rien, en attendant de le savoir. Il travaille. L’inconscient est une énergie constitutive de la nature humaine, dynamique et autonome, une poussée qui ne se laisse pas réduire à sa pathologie. Freud parle d’investissements psychiques « librement mobiles ». Ce mouvement est essentiel. L’inconscient participe à nos possibilités de création, de protection et de transformation.

C’est que l’inconscient psychanalytique, celui de Freud et de Lacan, n’est pas un objet, ni physique ni mental, que nous pourrions tenir devant nous pour l’examiner à notre convenance. Il est un sujet, dynamique, autonome et en devenir. Un savoir y opère, insu à lui-même et articulé comme un langage, qui provoque une subversion dans les champs du savoir physiologique, intellectuel et moral. Un savoir qui ne se laisse pas administrer. Sérieusement, il ne saurait y avoir de bureaucratisation ou de ministère pour cet inconscient !

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Parler de l’inconscient-sujet ne consiste pas à installer dans notre tête un second personnage, une sorte de djinn qui penserait, calculerait, déciderait à notre place et dont nous aurions simplement perdu la clef de la lampe. Ce serait encore faire de l’inconscient un objet. Un objet caché, certes, mais un objet tout de même.

L’inconscient se manifeste là où le sujet conscient trébuche, s’interrompt, se contredit, oublie, répète, se surprend lui-même à dire ce qu’il ne voulait pas dire. Et parfois même… ce qu’il ne savait pas pouvoir dire. Nous ne sommes pas les propriétaires de notre parole. Nous en faisons usage, sans doute, mais elle nous précède et quelquefois nous dépossède de nos plus solides certitudes. Le sujet ne parle pas seulement ; il est aussi parlé.

Avec Lacan, la proposition se précise : « L’inconscient est structuré comme un langage ». Non pas à la manière d’une langue étrangère dont il suffirait d’apprendre le vocabulaire, non. Les signifiants s’y déplacent, se condensent, se répètent et produisent des effets de sens à notre insu. Et de non-sens aussi ! Il y a du manque, du trou, de l’impossible. Guy Massat, reprenant Lacan, insistait sur cette dimension pré-ontologique de l’inconscient, non pas une chose qui serait, mais une béance à partir de laquelle quelque chose peut advenir.

Ainsi l’inconscient n’est-il pas simplement ce que nous ignorons. Ce que nous ignorons, nous pouvons espérer le connaître. Mais l’inconscient psychanalytique ne se laisse pas combler par un supplément de savoir. Il produit, insiste, se transforme et nous transforme avec lui.

Pour en suivre les manifestations, pensons à ce maillage de perceptions, de représentations, de mots, d’émotions et de pulsions dont une maille, à peine déplacée, peut modifier le reste.

Prenons par exemple une chose ordinaire, l’oubli d’un nom propre. Voilà que je cherche un nom, un mot, une expression. Je le connais, j’en suis certain. Je l’ai sur le bout de la langue, mais impossible de le retrouver. À sa place surgissent d’autres mots, parfois très proches, parfois absurdes. Pourtant ils persistent et signent. Pourquoi ceux-là et pas d’autres ?

On m’expliquera volontiers que je suis fatigué, distrait, préoccupé, que ma mémoire vieillit. Mais la fatigue ? Pour ma part, elle n’existe pas comme cause première. Je m’intéresse plutôt à ce qu’elle peut manifester, à ces répétitions, à ces obsessions, à ces boucles où la pensée revient sur elle-même jusqu’à produire une sorte de vertige. Qu’est-ce donc qui tourne ainsi ? Et si les mots venus à la place de celui qui manque avaient quelque chose à nous dire ?

Freud a consacré à ces ratages ordinaires toute une Psychopathologie de la vie quotidienne. L’oubli entre dans un enchaînement psychique singulier. Une représentation en attire une autre, un mot se substitue à un mot, un désir trouve un détour. Condensation et déplacement ou métaphore et métonymie — le rêve en fait également usage. Le passé revient dans le présent sans demander l’heure, l’amour peut rencontrer la haine sans réclamer le secours de la logique. Ce que nous pensions enfoui se présente autrement, méconnaissable et pourtant familier.

La psychanalyse ne consiste pas à fournir la bonne réponse à cet oubli, encore moins à plaquer sur le sujet un dictionnaire des symboles. Elle lui permet, par l’association libre, de suivre ses propres chaînes signifiantes, dans un référentiel qui n’appartient qu’à lui. Le même mot ne travaille pas de la même manière chez deux personnes. C’est toute la différence entre expliquer un symptôme et permettre à quelqu’un de l’entendre autrement. Et… de s’en défaire.

Il ne suffit donc pas de savoir. Encore faut-il laisser parler ce savoir qui ne sait pas qu’il sait.

Pour comprendre — com-prendre, prendre avec, sans pour autant tout prendre — rappelons brièvement l’architecture freudienne. Dans L’Interprétation du rêve, Freud élabore la première topique, celle de l’inconscient, du préconscient et du conscient. Il ne s’agit pas de trois chambres rangées l’une derrière l’autre, mais de systèmes et de passages, où le refoulement et la censure jouent leur rôle. En 1923, dans Le Moi et le Ça, il formalise une seconde topique, le ça, le moi et le surmoi. Attention à ne pas identifier le moi à la seule conscience, ni le surmoi à une simple morale consciente. Ces instances travaillent aussi à notre insu. D’où leur puissance, quelquefois leur férocité. Lacan déplacera encore la question du côté du signifiant, du désir et de la topologie des nœuds.

Mais où cela se passe-t-il ? L’inconscient serait-il une zone dans notre cerveau ? Dans l’hippocampe, les noyaux gris centraux, les structures limbiques, les cortex sensitivo-moteurs, les aires associatives ? Aucune de ces structures ne constitue, à elle seule, le siège de l’inconscient.

Nous savons pourtant beaucoup mieux aujourd’hui comment le cerveau traite, sélectionne et mémorise des informations sans intervention consciente. Les noyaux gris centraux participent aux habitudes et aux automatismes ; les régions limbiques interviennent dans l’émotion et la mémoire, tandis que les réseaux corticaux concourent à nos perceptions et à nos actes. Lionel Naccache a consacré Le Nouvel Inconscient à ces processus cognitifs non conscients. Ils n’épuisent pas la question freudienne, et il serait idiot de dresser entre eux et l’inconscient psychanalytique un mur infranchissable.

Car le cerveau n’est pas seul. Il y a le système nerveux végétatif, ou neurovégétatif, qui participe sans notre permission à la régulation de la circulation, de la digestion et de tant d’autres fonctions. Il y a cette immense activité nerveuse, hormonale, organique, qui s’ajuste, se dérègle, se réorganise. Et puis il y a l’immunité. Il ne faudrait surtout pas l’oublier, notamment l’immunité cellulaire. Des cellules reconnaissent des agents pathogènes, organisent des défenses, éliminent des cellules infectées ; d’autres gardent la mémoire de certaines rencontres. Une mémoire ! Mais sans souvenir conscient… Le corps protège, combat, répare, et quelquefois se trompe, comme lorsque ses défenses se retournent contre lui.

Tout cela communique. Les signaux nerveux et hormonaux influencent certaines réponses immunitaires ; l’inflammation peut, en retour, modifier notre humeur, notre sommeil ou nos conduites. Il ne s’agit pas de faire d’une cellule immunitaire un sujet lacanien, ni de réduire le refoulement à un réflexe. Mais il serait tout aussi hasardeux de déclarer ces dimensions étrangères les unes aux autres. La frontière est poreuse. Pour ma part, je ne peux penser l’inconscient psychanalytique en le séparant de ces activités non conscientes du vivant, du système nerveux et des échanges qui traversent le corps. Ce qui s’y organise biologiquement n’épuise pas ce qui s’y joue pour le sujet.

Prenons cette relation si particulière entre les mots et les maux. Une insulte n’est pas une gifle. Pourtant elle peut blesser, parfois longtemps après qu’elle a été prononcée. Il arrive aussi que des événements éprouvants s’accompagnent de douleurs, de tensions, de troubles digestifs ou de migraines, alors même que nous nous croyions relativement sereins. Il serait bien étrange d’exclure l’histoire d’un sujet de l’histoire de son corps. Le corps parle, il convertit des mots en maux. En tout état de cause, ça cause.

Et il ne fait pas que convertir. Il peut aussi réparer.

Mais je ne parle pas ici seulement de théorie. Depuis plus de vingt ans que j’exerce, j’ai accompagné des patients et des patientes atteints de maladies graves, notamment de cancers du sein ou du cerveau, et d’autres affections. J’ai été témoin d’évolutions et de guérisons qui m’ont paru phénoménales, pour ne pas dire miraculeuses. Miraculeuses, oui — non pas au sens surnaturel, mais parce qu’elles déjouaient ce que j’avais cru pouvoir attendre. Je ne prétends pas que la psychanalyse ait, à elle seule, guéri ces maladies. Il faut compter avec les soins médicaux, les traitements, les ressources biologiques de chacun et le cours propre des affections. Reste ce que j’ai observé au cours du travail analytique, et la question que ces observations continuent de me poser.

Pourquoi faudrait-il tenir pour négligeable, par principe, ce qui peut se modifier dans un organisme lorsqu’un sujet transforme profondément son rapport à son histoire, à ses angoisses, à son désir ? Je ne confonds pas une coïncidence avec une preuve de causalité. Mais l’absence de preuve définitive n’interdit pas de chercher. C’est même une raison de plus pour examiner sérieusement ce qui a eu lieu. Le corps n’est pas voué à produire de la souffrance. Il possède aussi des capacités de défense, de réparation et de réorganisation. Voilà une « dis-mention » que je ne veux pas exclure de ce que j’appelle l’inconscient.

Les cancers ont des causes et des mécanismes multiples ; les travaux sur le stress interrogent notamment certains effets possibles sur l’environnement et la progression de tumeurs. Quant aux interventions psychologiques, elles peuvent aider à vivre la maladie et moduler certains paramètres biologiques, sans que cela constitue la preuve d’un effet anticancéreux propre à la psychanalyse.

N’oublions pas, au passage, que Freud était neurologue avant de fonder la psychanalyse et que Lacan était psychiatre. L’hystérie, avec ses paralysies, ses anesthésies et ses manifestations corporelles, a obligé la clinique à interroger ce qui ne se laissait pas rapporter simplement aux lésions connues du système nerveux. La psychanalyse n’est pas née dans le ciel des idées. Freud a construit une métapsychologie qui ne se réduit pas à la neurologie ; cela ne rend pas ses questions étrangères au corps. Mutatis mutandis, ce que je propose n’est pas de substituer une biologie au désir, mais de ne pas désincarner le désir.

Revenons à l’origine, ou plutôt à ces commencements qui n’en finissent pas de commencer. Un ovocyte fécondé forme un œuf, qui se divise en deux cellules, puis quatre, puis des milliards. Voici l’ADN, et ses quatre bases, A, T, C, G — adénine, thymine, cytosine, guanine. Un alphabet à quatre lettres ! Cet alphabet ne reste pas enfermé dans un livre qu’on aurait refermé à la naissance. Tout au long de la vie, les cellules utilisent leurs gènes, en modulent l’expression, transcrivent des informations en ARN ; l’ARN messager permet notamment la fabrication des protéines nécessaires à leur fonctionnement.

La différence est essentielle entre modifier l’expression d’un gène et modifier la séquence de l’ADN. L’épigénétique étudie certains mécanismes de régulation qui ne changent pas cet alphabet. Mais la lecture varie selon les tissus, l’âge, les conditions biologiques et parfois les expériences vécues. Voilà qui devient singulièrement intéressant.

Notre cerveau, cette extraordinaire bobine électrochimique, n’est pas sans rapports avec cette lecture. Par ses connexions avec les systèmes neurovégétatif, hormonal et immunitaire, il participe aux conditions dans lesquelles les cellules fonctionnent. La psychoneuro-immunologie et la génomique sociale en explorent les voies. Steven W. Cole a notamment décrit comment certaines formes d’adversité prolongée peuvent s’accompagner, dans les cellules immunitaires, d’une augmentation de l’expression de gènes liés à l’inflammation et d’une diminution de l’expression de certains gènes impliqués dans les réponses antivirales. Le vécu social n’est donc pas sans effets possibles jusque dans l’activité moléculaire du vivant.

Et cette affaire commence tôt. Dès les premières semaines embryonnaires se constituent les ébauches du système nerveux ; plus tard, au cours de la vie fœtale, la sensorialité s’organise, les rythmes corporels et les sons deviennent perceptibles, la voix maternelle laisse certaines traces. Ces faits-qui-nous-mènent précèdent les mots que l’enfant pourra prononcer. Ils ne suffisent pas à dater la naissance de l’inconscient freudien, mais ils disent déjà quelque chose de l’histoire du vivant.

Et surtout, avant même que le petit d’homme puisse parler, on parle déjà de lui. On l’attend, on le nomme, on l’imagine. On lui prête un caractère, des ressemblances, quelquefois un avenir. Il entre dans une histoire qui le précède. Bien avant qu’il puisse dire « je », quelque chose se dit de lui, et ce qui se dit ne sera pas sans effet sur ce qu’il pourra, plus tard, dire de lui-même. Voilà une autre manière d’entendre Lacan. Non que l’embryon parlerait, mais le sujet vient au monde dans un univers de paroles dont il lui faudra se débrouiller.

Ainsi l’estrade de notre devenir est posée. Mais la pièce n’est pas écrite pour autant.

Émergera un individu, véritable Un. Un dividu, le « divin du » pour les croyants. Deux gamètes auront contribué à la formation d’un organisme singulier. Cela produit un résultat… 1 + 1 = 3, papa, maman, bébé, ou encore 1 + 1 = 1, un être humain. Comme quoi les mathématiques disent ce qu’elles veulent bien lorsqu’on les fait parler ! Cet Un, pourtant, est un sujet divisé, traversé par une histoire et des paroles qui ne coïncident pas toujours avec ce qu’il croit être.

Et voilà qu’aujourd’hui une autre machine prétend parler. L’intelligence artificielle écrit, traduit, interprète, répond, compose, se trompe aussi. Elle peut même faire de l’humour, quelquefois malgré elle. Les chercheurs de la Silicon Valley et d’ailleurs ont construit des systèmes d’une puissance étonnante. Mais leur puissance technique ne suffit pas à répondre à la question qui nous intéresse.

Si l’inconscient est structuré comme un langage, faut-il en conclure que toute machine capable de produire du langage possède un inconscient ? Certainement pas si vite. Ce serait prendre une proposition pour sa réciproque. Et quand la machine commet une erreur, un oubli apparent, une substitution bizarre, sommes-nous devant un lapsus freudien ? Une erreur de calcul ou de génération ne suffit pas à constituer une formation de l’inconscient, prise dans une histoire singulière, un désir, un refoulement et un transfert.

Reste le « rien ». Le oui, le non, et ce fameux « ni oui ni non », jeu universel de nos enfants. Mais le rien psychanalytique n’est pas un troisième bouton ajouté aux deux premiers. Il n’est pas une nouvelle case. Il est ce qui résiste aux cases, le manque, le trou, parfois l’impossible. Ce n’est pas seulement une information absente qu’il suffirait de retrouver. Une machine peut très bien écrire le mot manque ; cela ne prouve pas qu’elle soit constituée, comme un sujet, par le manque dont elle parle.

Certes, nous pouvons lui confier nos questions, lui supposer un savoir, et même investir la relation d’attentes ou de sentiments. Cela concerne le sujet qui s’adresse à elle. Cela ne fait pas pour autant de la machine un psychanalyste. L’analyse n’est pas la délivrance d’une réponse, si savante soit-elle. Elle engage une parole dans le transfert, avec ses détours, ses résistances, ses silences. Un silence n’est pas seulement une absence de sortie sonore ou textuelle. Il peut être un véritable acte.

Et puis il y a une différence essentielle, et pas des moindres. L’intelligence artificielle n’est pas mortelle. On peut l’arrêter, la débrancher, la détruire, mais elle n’a pas cette peau vivante qu’un sujet risque dans sa parole. Elle ne tombe pas malade, ne vieillit pas dans un corps qui souffre et qui jouit, ne doit pas mourir de sa propre vie. Elle ne risque pas sa peau en somme !

Or quand un sujet parle, il s’expose. Sa parole engage son corps, son histoire et parfois son existence même. Le psychanalyste, lui aussi, répond de son acte. Une machine peut produire une réponse décisive pour quelqu’un, ou se taire au moment où il attend d’elle un mot. Mais elle n’a pas à vivre, comme un sujet mortel, avec les conséquences de ce qu’elle dit. Elle peut répondre. Ce n’est pas elle qui répond de sa réponse. Cette responsabilité revient aux humains qui la conçoivent, l’emploient et la mettent en circulation.

Nous voilà reconduits à l’inconscient, non pas comme stock d’informations, mais comme moteur de l’agir humain. Freud a renversé les rapports entre le conscient et l’inconscient. La conscience se croyait souveraine ; elle découvre qu’elle n’est pas maîtresse chez elle. Nous savons toujours trouver d’excellentes raisons à nos conduites, surtout lorsque nous ne savons pas ce qui nous y pousse. Et lorsque ces raisons ne sont pas excellentes, nous en inventons d’autres.

La conscience, une maladie ? Pour moi, elle l’est surtout lorsqu’elle prétend régenter à elle seule l’existence, tout comprendre, tout classer, voire tout interdire. Ce n’est pas la pensée qui est malade, c’est sa prétention à ne rien laisser lui échapper. À force de vouloir contrôler, nous produisons parfois ces « traffic jams », ces embouteillages de l’inconscient, où la pensée tourne, où le désir se heurte à l’interdit, et où la répétition tient lieu d’avenir. On voudrait ne plus y penser ; ça insiste davantage. Mais — faut-il le rappeler ? — l’inconscient ne se réduit pas à ces empêchements. Il est aussi cette possibilité d’un autre devenir.

L’inconscient est-il le démon ? Celui de minuit, de mes nuits !? Certes, mais lequel !? Si nous pensons au diable des traditions religieuses, nous retrouvons le tentateur et la puissance du mal. Mais le daimôn grec est d’une autre trempe. Il peut inquiéter, inspirer, protéger ou déranger. Il touche à la destinée, à ce qui est réparti, donné en partage. Voilà un démon plus piquant, plus riche, parfois plein d’humour, créateur et génial. Socrate évoquait déjà cette voix qui intervenait sans se confondre avec sa volonté raisonnée…

Et puis le mot psychanalyse lui-même est un néologisme formé à partir du grec. Psyché renvoie à l’âme, à la vie, au souffle ; analysis désigne l’action de délier, de dénouer, de décomposer. Y entendre la « libération du souffle vital ». Délier ce qui se noue, libérer la parole de certaines fixations.

La psychanalyse n’est pas une orthopédie supplémentaire destinée à rendre les êtres conformes. C’est une praxis, une pratique qui peut transformer le rapport du sujet à sa propre histoire. Elle ne garantit pas d’avance la forme que prendra cette transformation.

Encore, l’inconscient des philosophes n’est pas nécessairement celui de la psychanalyse.

« Tout a sa raison suffisante », disait Leibniz. Nihil est sine ratione. Ces peurs, ces angoisses, je n’en connais pas la raison, mais je vais la trouver ; elles sont dues à ceci ou à cela… Ainsi, la raison s’imposerait à tout problème, serait universelle ! Or, depuis Freud… cette formule peut se lire autrement :

Nihil est — rien est, il y a du rien, de l’impossible, du Réel.

Sine ratione — sans raison.

==> Il y a de l’inconscient ; la raison symbolique n’est plus universelle : rien est sans raison.

C’est peut-être cela, in fine, que la psychanalyse nous invite à rencontrer. Non pas posséder l’inconscient comme une chose, mais entendre ce qui, de nous, nous échappe et qui pourtant nous engage. Non pas défaire toute détermination, non. Mais « des-s-errer » ce qui, dans la répétition, semblait faire destin. Et Dieu seul sait si le non-dupe-erre… Dieu (DIEV), ce nom du Père dont les lettres se retournent en VIDE…

L’inconscient est notre destin. Encore faut-il entendre que ce destin n’est pas une fatalité.

Le symbolique n’est plus maître chez lui.

Jan-Édouard Brunie