Noeud Borroméen© psychanalytique par Jan-Edouard Brunie
Le Nœud Borroméen, qu’est-ce Ça dire ?
Ce n’est pas une simple représentation du système psychico-linguistique. C’est une écriture topologique, topos-logos, des lieux du langage, qui permet d’organiser un nouage de signifiants entre eux. Soit à dire, une façon de lire ce qui, dans le discours, ne se montre pas d’emblée mais insiste, revient, coupe, troue, attache et se détache.
Voici donc mon Nœud Borroméen©.
J’y ai modélisé une synthèse, à partir de plusieurs métaphores, métonymies, références mythologiques, topiques freudiennes et articulations lacaniennes du R.S.I. C’est la condensation de plusieurs années d’enseignement psychanalytique, de travail, de clinique et de ratages parfois aussi, car avec le nœud on ne fait pas semblant : soit ça tient, soit ça ne tient pas ! Et ça, on le sait quand ça ne tient pas.
Ce noeud s’adresse d’abord aux passeurs, aux praticiens, ou à ceux qui se destinent à la profession de psychanalyste. Non pas pour faire les savants ni encore moins pour faire les malins, mais parce qu’il faut, à un moment, bien souvent celui de conclure, se rafraîchir via une écriture plus simple, histoire de ne pas rester prisonnier d’un bavardage théorique, d’un commentaire sans fin, ou d’une compréhension trop imaginaire de la psychanalyse. Guy Massat le rappelle très bien : le borroméen n’est pas un truc, ni un simple dessin ; c’est une topologie spécifique de l’inconscient. Et Lacan y aura consacré les dernières années de son enseignement.
Ce nœud est, à mon sens, un formidable et incontournable outil pour l’analyste. Une méta-modélisation, si l’on veut, des différents systèmes de compréhension du fonctionnement psychique, c’est un instrument de lecture clinique.
Autrement dit : cet outil est indispensable pour décrypter l’énigme concrétisée par le discours du patient en analyse. Car le patient ne vient pas seulement avec des idées, ni même avec des souvenirs ; il vient avec un nouage. Avec une façon très singulière de faire tenir ensemble le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire. Et parfois cela tient mal, parfois trop, trop serré, parfois au prix d’un symptôme, d’une inhibition et d’une angoisse.
Le travail analytique ne consistera donc pas simplement à “vider son sac”. Il consistera plutôt à repérer les faux nouages, les nouages de suppléance, les points de coincement, à réorganiser, à métamodéliser, jusqu’à rencontrer quelque chose d’irréductible dans la structure.
Dans celui qui m’appartient, j’ai, de façon volontaire, ôté ici le symptôme, mais non sa fonction…
Je dis bien : je l’ai ôté de la planche, pas de la structure : nuance. Dans le dernier enseignement de Lacan, le symptôme, puis plus précisément le sinthome, peut faire fonction de quatrième rond, un quatrième rond décisif, ce par quoi parfois “ça tient”. Et oui… il faut de tout pour faire un monde. De même, Guy Massat rappelle bien qu’à quatre ronds, le symptôme peut venir faire tenir l’ensemble, et que l’on peut, dans certaines conditions, s’en passer… à condition de s’en servir. J’ai donc choisi ici de faire travailler le nouage à trois, à nu, pour mieux faire apparaître ce qui, ensuite, pourra se supplémenter, se réparer et si besoin, se reprendre.
Le logos, le discours inconscient du patient se structure et s’articule en fonction de son rapport au temps. C’est incontrounable.
C’est précisément là, ici, l’orientation qui est la mienne.
C’est réel = l’inconscient, c’est passé.
C’est imaginaire = on imagine, on interprète, on déforme, on réarrange le présent.
Enfin, c’est du symbolique que vient l’effet du langage dans le futur.
Ça, marche par trois.
Et ce n’est pas un délire. Massat pousse lui aussi le R.S.I du côté d’une topologie du temps : tout point du temps est triple ; présent, passé, futur. Il soutient encore que l’espace n’est jamais que l’ombre du temps, et que l’inconscient lui-même doit être conçu comme un temps extérieur à celui de la conscience. Cela vient corroborer fortement l’axe de lecture que je retiens ici.
Mais attention, cela peut se tourner…
C’est aussi passé donc imaginaire, car on s’en souvient de façon interprétative, fragmentaire et sélective. Il ya des zones de superposition…vous avez vu ? entre le passé et l’imaginaire ?
C’est aussi présent = subconscient = instantané, et cela du fait du symbolique qu’on vocalise, qu’on adresse et que l’on jette dans la parole ; ça fait sens ?
C’est aussi futur et réel, car on se projette, on fantasme, on anticipe, on craint et surtout, par-dessus tout : on désire….
Autrement dit, ce n’est pas une mécanique morte ni …un tableau universitaire, là où parfois l’univers-s’y-terre. C’est un nouage vivant, un nouage qui tourne et qui se retourne au gré de l’analyse. Un nouage qui se lit selon les passages, les croisements, les dessus-dessous du temps et des lieux du langage. Là encore, Massat est précieux lorsqu’il insiste sur le fait que les lieux passent comme les choses, à l’endroit, à l’envers, dans le refoulé et le retour du refoulé.
En mathématiques, et plus précisément en topologie, les anneaux borroméens désignent un entrelacs de trois cercles tels que, si l’on en coupe un, les deux autres se libèrent. Aucun ne tient seul l’ensemble, mais aucun non plus n’est secondaire. Ok pour les maths….C’est aussi pour cela que Lacan s’en empare : non pour faire beau, ni pour faire savant…, mais pour écrire qu’un sujet ne tient que d’un certain nouage de consistances hétérogènes. Si l’une cède, le reste peut se défaire. Ce n’est donc pas une psychologie à tiroirs, ni une boîte avec des compartiments mais plutôt une logique du tenir-ensemble.
Dans cette perspective, le nœud borroméen ne se contente pas de “représenter” le sujet. Il permet aussi d’ordonner le discours du psychanalyste lui-même. Ça c’est un point capital, c’est aussi pour cet usage que je l’ai condensé sur cette image. Car le nœud ne concerne pas seulement ce que dit l’analysant ; la place depuis laquelle l’analyste écoute, coupe, relance et se tait. Il oblige l’analyste à ne pas se prendre pour un maître du sens, pour un professeur qui viendrait dire : voilà, comme : vois-là. Ce serait déjà trop. Et ce serait même fautif. Car en psychanalyse, il ne s’agit pas d’enlever à l’autre sa part de découverte, sa part de division, sa bonne par-rôle et pire…son lieu d’émergence.
“ Néanmoins, le nœud borroméen ne se rapporte pas seulement au logos (le discours) de l’analysant, il concerne aussi la fonction du psychanalyste au sens où celui-ci doit s’appuyer sur le nœud pour ordonner son discours. Et pour ceux qui ont travaillé sur les quatre discours de Lacan, dans lesquels la place de l’analyste doit se situer comme désêtre; avec le nœud borroméen Lacan vient situer l’analyste comme ordonnateur d’un discours, (ce qui n’est pas contradictoire). Le symbolique, l’Imaginaire et le Réel, c’est l’énoncé de ce qui opère effectivement dans votre parole quand vous vous situez du discours analytique, quand analyste vous l’êtes ″.
″Le nœud borroméen permet de réaliser ce que notre pensée limitée par l’imaginaire résiste à concevoir , le nœud borroméen n’est donc pas du symbolique, il n’est pas non plus de l’imaginaire, un modèle, c’est une écriture, l’écriture de ce qui échappe à une représentation, bref, l’écriture d’un réel “.
Olivier Coron, psychanalyste.
Notre pensée est limitée ; et c’est bien pour cela que je me méfie du savoir universitaire lorsqu’il s’applique à la psychanalyse comme on applique une recette. Il y a bien du savoir, certes. Il y a beaucoup de savoirS même. Mais il y a aussi du trou. Je dirais même plus : du trou-matisme Et du trou qui ne se comble pas. On ne peut pas tout savoir non ? Lacan le montre jusque dans son maniement du nœud : l’ek-sistence ne se comprend qu’à partir d’une faille, d’un dehors, d’un trou. Massat va jusqu’à dire qu’un trou n’est pas un espace mais le passage du temps. Voilà pourquoi il demeure toujours quelque chose qui ne se livre pas tout entier, quelque chose qui insiste sans se laisser enfermer.
Maintenant, considérant ce fameux Nœud Borroméen, c’est déjà bien ça, ce que j’ai modélisé.
Mais comment et pour-quoi aller plus loin dans la pratique ? Jusqu’à où ? Jusqu’à quand ?
Eh bien, pour ceux qui cherchent une réponse : c’est comme Ça.
Voici un des secrets de la vraie Psychanalyse.
Je n’en dirai pas plus. Et ce n’est pas du snobisme ; c’est structurel. Il incombe à chacun, dans sa prétention, dans sa traversée, de tendre à cette découverte. Car il y a des secrets en psychanalyse : des se-créer, plus particulièrement des ceux-créer qui sont en gestation (cf. Séminaire XXII, RSI, 1974-75, sur le nouage toujours à refaire et la fonction du sinthome comme supplément). Il ne s’agit pas de faire le malin là, c’est comme ça. Et y’a des choses qu’on ne peut pas dire. On ne peut pas tout dire. Il y a du « pas tout » (cf. Séminaire XX, Encore, 1972-73, la logique du pas-tout du côté féminin, là où le langage ne recouvre pas le réel).
« La cure n’est pas le vidage d’un sac de signifiants jusqu’au dernier, c’est plutôt le démêlement d’un noeud embrouillé, il s’agit de défaire les faux nouages responsables éventuellement d’autant d’effets : symptômes, inhibitions, angoisses, jusqu’à rencontrer le noeud irréductible de structure » .
J.Lacan
Le noeud irréductible…?… là non plus, ce n’est là encore pas pour faire le malin, même si c’était souvent ce qui caractérisait Lacan, « là-quand bien même », ni qu’il faudrait entretenir un mystère de boutique, oh non…mais le langage ne recouvre jamais tout le Réel. Parce qu’il reste toujours de l’entre, du coupé, du non-rapportable, du non comptable. Le nœud, de ce point de vue, ne vient pas clore, il vient écrire qu’il y a de l’impossible, et que cet impossible n’empêche pas de travailler ; il le rend même possible… mais jusqu’à quoi ? jusqu’où ?
Il est donc alors hors de question de te dire, de dévoiler et de dire : voilà comme vois-là, comme un professeur, je dirais même comme un vilain professeur qui dirait la bonne parole, histoire d’enlever à l’autre la bonne par-rôle. Ce serait surmoïque et ce serait même, parfois, pervers. Et ça, ce n’est pas pour moi.
C’est comme écrire tout un tas de choses sur la psychanalyse pour se donner un semblant d’existence. Ou pire : nourrir un automate au service d’un algorythme, ou faire du référencement avec du vide. Ce n’est pas pour moi non plus.
Par contre, rien ne m’empêche de faire mes a-non-ce…
mes a-non-ceux.
Somme toute, je ne peux que vous conseiller de lire : car tout est autour du livre, puis dans les livres, et enfin au-delà du livre, dans ce qui se met à travailler en vous à partir d’eux. Lire Jacques Lacan, même si l’on ne comprend pas tout. Lire Guy Massat, car il a ce mérite rare de faire tenir ensemble la rigueur, la topologie, la clinique, et une certaine poésie du concept. Lire Freud, bien sûr, sans lequel rien de tout cela n’aurait eu lieu. Et surtout : pratiquer, dessiner, manipuler, trifouiller le nœud. Là encore, Lacan est très net : il ne faut pas attendre de comprendre pour s’y mettre ; il faut y aller avec les mains, avec les ficelles et avec la patience du geste. On comprendra après. Ou autrement.
Car la vérité de cette praxis s’approche souvent de la dimension artistique du langage.
Et c’est bien pour cela que ce nœud borroméen demeure, pour moi, un outil majeur : non pour fermer le sens, mais pour soutenir une lecture plus juste de ce qui se dit, de ce qui s’écrit, de ce qui se rate, de ce qui insiste ! et de ce qui veut naître dans la parole du sujet.
Bien à vous.
Jan-Edouard Brunie
