L’essor des IA conversationnelles pose une question simple : qui, demain, sera remplacé ? La réponse ne dépend pas d’abord de la « puissance » technique, mais de l’objet visé. Une machine remplace ce qui est réductible à une fonction : recueillir, classer, orienter, corriger, entraîner et, bien sûr, mesurer. Par contre, elle ne remplace pas un dispositif qui travaille le manque, le refoulement, le transfert et la logique du symptôme.
Je pose donc ici un principe dur et sans détour : ce qui se laisse protocoliser sera avalé ; ce qui relève du transfert et du refoulement ne le sera pas.
Le point de rupture, c’est le « transfert de visu » et la clinique comme face-à-face.
La psychologie, quelle que soit sa déclinaison (humaniste, cognitive, intégrative, etc.), se fonde structurellement sur le face-à-face. C’est là que se loge sa pente : un lien interpersonnel organisé, « tenable », où l’on vise une modification repérable (comportement, humeur, croyances, performance, régulation). C’est, au fond, une orthopédie sociale : vous rendre plus ajusté. Plus fonctionnel. Plus conforme à ce que le monde attend.
C’est de cette psychologie-là que tient mon propos. C’est à elle que je vais lier l’IA.
Pour la démonstration, je pourrais commencer par le rêve, puisque la psychanalyse naît, techniquement, de là : d’un rêve raconté, puis repris non par une interprétation « savante », mais par l’association libre. Le rêve n’est pas un message à décoder : il est une machine à produire du signifiant. Et l’interprétation n’est pas une explication ; c’est une opération sur la parole, dans le transfert, qui laisse le sujet associer jusqu’à faire surgir ce qui insiste. Je vais donc commencer par l’oubli, par le « trou de mémoire ». Plus banal. Plus quotidien et donc plus partageable.
L’oubli n’est pas un « coup de fatigue », ni un déficit d’information : c’est un acte psychique.
Psychopathologie du quotidien, scène très fréquente : « Ah oui… mais je ne me souviens plus : quel nom ? Ah oui… Attends, je regarde sur Internet. »
En psychanalyse, l’oubli d’un mot, d’un nom propre, d’un signifiant, n’est jamais traité comme une simple lacune cognitive. Il est signifiant en lui-même. Lorsqu’un élément du discours est oublié, évité, contourné ou remplacé, il ne se produit pas un « manque d’accès » à une information réponse : il se produit un effet de refoulement.
C’est précisément ce point qui fonde la clinique psychanalytique des névroses : ce qui est refoulé ne peut (et ne doit pas) être restitué par une information extérieure sans produire un court-circuit du travail psychique. Sinon, on substitue du savoir à l’élaboration. La psychologie y voit aisément un défaut d’accès (fatigue, distraction, charge mentale). La psychanalyse, elle, traite l’oubli comme un événement du discours. L’oubli d’un mot, d’un nom, d’un signifiant, n’est pas un trou sans bords : c’est un ratage qui parle.
Autrement dit : ce qui se perd fait partie de ce qui se dit.
Dire à un sujet ce qu’il « a oublié », ou pire : tenter de lui révéler la signification supposée de son symptôme, ou l’amener à la « bonne réponse », cela, par un tiers (psychologue, moteur de recherche, intelligence artificielle), revient à court-circuiter l’élaboration, à plaquer du sens, à faire du savoir une injonction : « voilà ce que vous avez, voilà ce que ça veut dire, voilà ce qu’il faut faire ». C’est se conformer au discours du Maître, au sens où Lacan le définit comme le discours de celui qui commande. (Cairn : « le discours du maître est celui qui commande le sujet… »)
Et quand la question est commandée, elle cesse d’être question. C’est la mort du désir ; désir qui se manifeste dans tout refoulement, et qui tend pourtant à vouloir émerger.
C’est une forclusion de la question dans le discours, au sens où elle est exclue avant même de pouvoir se poser.
La psychanalyse ne vise donc pas l’accès à une information cachée, mais la mise en travail d’un conflit inconscient, conflit dont le symptôme est une formation de compromis.
L’inconscient n’est pas non plus un contenu caché : il est une dynamique conflictuelle. Avec Lacan, cette idée se radicalise : « L’inconscient est structuré comme un langage. » (Lacan, Télévision.) Et ce langage se manifeste par ses ratés, ses équivoques et ses répétitions.
Autrement dit : par tout ce qu’un système optimisé cherche à éliminer.
L’intelligence artificielle, elle, est entraînée, évaluée et déployée pour produire de la cohérence, de la continuité et, surtout, de la réponse apparemment utile. La psychanalyse, elle, travaille la contradiction.
Alors si le symptôme est une formation de compromis… et s’il n’y a plus de contradiction, et s’il n’y a plus de « contrat-diction », il n’y aura plus que des « cons-promis ».
C’est que l’inconscient psychanalytique n’est pas une base de données latente. Quand Freud parle de latent face au manifeste dans L’interprétation des rêves, il ne parle pas d’un stock d’informations cachées qu’il suffirait d’extraire. « Latent » ne veut pas dire enfoui comme un fichier. Cela désigne une logique : déplacement, condensation et désir ; une écriture qui se transforme par la parole en se montrant.
C’est justement ce que vient heurter le fantasme d’un monde sans refoulement. L’intelligence artificielle promet un monde où rien ne manque. Un monde où toute question appelle une réponse immédiate. Un monde où l’oubli est un bug, le silence une défaillance, l’hésitation une erreur à corriger.
Ce fantasme est ancien. Il s’appelle la maîtrise.
Or la psychanalyse est née précisément de l’effondrement de ce fantasme. Avec Freud, quelque chose d’insupportable est apparu : le fait que le sujet ne sait pas ce qu’il dit, ni ce qu’il veut, ni ce qui le détermine. Et surtout : il ne doit pas le savoir trop vite.
La psychanalyse ouvre un espace où le sujet peut rencontrer ce qui, en lui, ne veut pas se dire. C’est le véritable « suspense de l’existence ». Il n’y a pas de meilleure série que celle dont vous êtes le héros…
Alors, quand le psychologue, ou quand l’IA, prend la voix, elle vole la voie.
« L’inconscient, ça parle, ce qui le fait dépendre du langage, dont on ne sait que peu », dit Lacan.
Et dans L’étourdit, il pousse jusqu’à ce point : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend. » (Lacan, L’étourdit.)
Autrement dit : non pas un contenu refoulé « quelque part », mais un dire qui se retire derrière ce qu’il produit.
C’est ici que ma thèse prend son appui : l’IA de demain, comme le psychologue d’aujourd’hui (dans le régime standardisé), prend la parole ; une voix qui ne laisse pas le désir se chercher ; elle tente de le devancer, là où quelque chose devrait insister ; elle l’étouffe en le comblant.
Là où l’IA parle, la psychanalyse, elle, écoute ce qui, dans la parole, se tait.
Il y a aussi la question du transfert. Le transfert n’est pas une interaction : c’est une condition opératoire. Une contrainte structurelle de la psychanalyse, son dispositif même. L’analysant, en position allongée, s’écoute parler, se sachant écouté par un tiers en position de sujet supposé savoir : il écoute, mais il n’est pas « dans les yeux ». Pas de « transfert de visu ». Pas de théâtre du regard.
Le transfert psychanalytique engage le corps, la mémoire, la temporalité et la répétition. Et, bien entendu, les inconscients respectifs de l’analysant et du psychanalyste. Ici, la conscience n’est pas au poste de commande.
C’est là que le discours techno-solutionniste, qui s’est emparé de la « psychologie moderne », ment par omission : il fait comme si la parole était un simple échange de messages. Comme si parler, c’était transférer une information. Comme si comprendre, c’était guérir.
Et c’est précisément pour cela que l’IA remplacera plus facilement les dispositifs psychologiques standardisés (alliance + objectifs + tâches + protocoles). Car ce « face-à-face de la réponse » est simulable, industrialisable, scalable en anglais. Des transferts des « donnés ».
La psychanalyse, elle, tient sur un dispositif où l’on retire le visage, où l’on retire la maîtrise, où l’on laisse travailler ce qui insiste : le refoulement, le transfert, le désir. Elle opère une restructuration profonde du rapport du sujet à ses propres signifiants, là où les dispositifs automatisés ne peuvent produire que des réagencements discursifs de surface.
Alors, après cette question du transfert, essentielle, pour ne pas dire existentielle… voici pourquoi la psychologie sera bientôt remplacée.
Alors, je ne vise pas des personnes ; mais je vise un régime : celui qui a rendu la clinique protocolisable.
Je vais être franc. Car Franc-c’est-franc, en français-franc.
La psychologie moderne, dans ses formes dominantes, travaille sur l’esprit et le comportement. Elle vise des effets conscients ou préconscients : évaluables, reproductibles et comparables. À partir du moment où elle vise ce type d’effets, la logique algorithmique est chez elle ; pour ne pas dire en elle.
Voilà pourquoi la psychologie ne sera pas « aidée » par l’IA, mais avalée par elle. Non parce qu’elle serait mauvaise, oh non, mais parce qu’elle a accepté de réduire son objet à ce qui peut se mesurer.
L’enjeu n’est donc pas une assistance ponctuelle : c’est un remplacement fonctionnel. Dès que la finalité devient réduction de symptômes, amélioration adaptative et « pilotage » par indicateurs, les solutions algorithmiques s’imposent mécaniquement.
Psychoéducation, guidance, entraînement attentionnel, soutien motivationnel, régulation émotionnelle de premier niveau : tout cela peut être assisté, puis remplacé. Et dans les mois à venir, vous verrez le nombre d’applications « performantes » téléchargées exploser.
Conclusion
Le techno-solutionnisme ne supporte pas le silence, l’attente, la répétition, l’échec… et surtout le symptôme qui insiste. Alors, par cette communication, je lui apporte du « son à ouïr »… Car ce symptôme, au sens analytique, n’est pas un signal d’erreur. Ce n’est pas une panne. Ce n’est pas un bug à corriger. C’est une coïncidence des lieux du langage, des topos, les lieux du logos, le discours de l’analysant : ce qui « tombe ensemble », ce qui surgit, ce qui surprend, ce qui stupéfie. C’est le retour du refoulé, l’incontrôlable inattendu. Voilà pourquoi Lacan peut dire que le symptôme est vérité : une vérité qui parle, mais qui ne se réduit pas au sens ; un langage dont la parole doit être délivrée.
C’est exactement là que l’intelligence artificielle s’imposera avec brio. Elle ne remplacera pas une humanité : elle remplacera une fonction. La fonction de la réponse prête-à-soigner, la fonction de l’ajustement, la fonction du pilotage, la tentation du contrôle. Elle fera plus vite, plus propre, plus continu, ce que ce régime attend déjà : du mesurable, du traçable et du reproductible. Et quand on remplace la parole par la procédure, alors on ne libère plus, alors on gère… jusqu’à… quoi ?
À contrario, la psychanalyse répondra par une autre logique : celle du devenir. Psychanalyse veut dire libération du souffle vital. La psychanalyse n’est pas une technique d’adaptation, elle vise une libération. Une remise en jeu du souffle du sujet. Elle ouvre une trans-formation, et sa forme n’est pas garantie. Parce qu’elle ne confond pas le conscient, la pensée, avec l’inconscient psychanalytique : non pas un stock, mais une logique du désir, du signifiant, du refoulement. C’est là que la magie réside.
L’IA qui remplacera les psychologues révèlera alors, par contraste, l’irréductibilité de la psychanalyse. Une IA pourra produire des réponses, mais elle ne pourra pas faire du silence un acte.
Elle pourra restituer du sens, mais elle ne pourra pas faire émerger du désir. Elle pourra commenter un symptôme, donner des sens à des rêves… mais elle ne pourra pas laisser un sujet associer selon son référentiel, sur ses chaînes signifiantes, pour les faire parler.
En somme, la psychologie est compatible avec l’intelligence artificielle parce qu’elle a accepté de devenir une techno de l’adaptation.
La psychanalyse, parce qu’elle travaille l’inconscient psychanalytique, le refoulement, le transfert et le symptôme comme noeud de langage, restera hors de portée de toute machine.
Là où l’IA voudra « tout faire parler », la psychanalyse sait que quelque chose doit se taire, parfois sur un temps long (et non pas longtemps), pour que le sujet advienne.
Avec l’arrivée de l’IA et le grand remplacement des psychologies, je prédis à la psychanalyse ses plus grandes heures de gloire dans les 15 prochaines années. C’est la logique du logos. C’est la topologique.





