Elon Musk a récemment écrit sur X ceci : « The system won’t use dollars as currency in the future. Just mass and energy. »
Et, dans un autre échange, il a aussi soutenu que, à long terme, l’argent pourrait même « disparaître comme concept ». Il lie cette hypothèse à un futur où l’IA et la robotique satisferaient l’essentiel des besoins humains.
Je vais donc partir de là et, sans concession, lui montrer qu’il n’a pas tout à fait tort.…
Parce que, sur un point, Elon Musk touche juste. Il voit bien que la monnaie actuelle arrive à bout de souffle. Il voit bien que nous avons quitté le sol. C’est d’ailleurs un spécialiste de la question. Sa vérité se situe dans l’espace, dans l’hyperespace. Il voit bien qu’une valeur qui ne repose plus sur rien de tangible finit par graviter autour de la Terre dans une apesanteur intersidérante… Il voit bien que l’économie contemporaine flotte, qu’elle s’abstrait, qu’elle se dématérialise, qu’elle se désincarne, jusqu’à parfois ne plus répondre de rien devant personne. Sa « X Money » et son wallet en attestent.
Sur ce point, oui, il a vu le problème.
Mais il n’a pas vu l’Homme. Et c’est là que je lui oppose ma voie, par le son de ma voix.
Car dire « mass and energy », c’est certes déjà quitter une partie de l’illusion monétaire contemporaine. C’est déjà chercher un sol sur lequel atterrir ; c’est déjà vouloir réancrer la valeur dans le réel physique. Okay! Mais ce n’est pas encore suffisant.
Pourquoi ?
Parce que la masse et l’énergie décrivent un monde de production. Elles décrivent un monde de transformation, un monde de puissance, et un monde de rendement. Elles décrivent très bien une logique productiviste et expansionniste, à la manière d’un big bang poussé à son comble.
Mais ces deux références physiques ne suffisent pas à décrire une existence humaine.
Elles ne suffisent pas à penser l’attente. Elles ne suffisent pas à penser l’usure. Elles ne suffisent pas à penser le soin dont je parle dans Faire le CHOIxCE.
Ces 2 valeurs universelles, la masse et l’energie, ne suffisent pas à penser la transmission. Et elles ne suffisent pas à penser ce qu’il en coûte de durer, d’aimer, d’apprendre, de réparer, de tenir, de traverser, d’imaginer, de créer du sens et d’en répondre devant autrui.
Autrement dit, Elon Musk a vu le problème, mais il n’a pas encore vu le Réel de l’Homme, qui s’inscrit dans une autre di-mension : une dire-mention, une mention du dire que seul le temps peut soutenir. Car l’Homme aura toujours quelque chose à dire, tant qu’il peut penser. Il y a dans l’être humain une part irréductible de parole, même silencieuse, même empêchée et même différée. Tant qu’il pense, il interprète. Tant qu’il interprète, il ne se réduit pas. Si l’IA et le robot lui retiraient à la fois le faire et le penser, alors ce n’est pas seulement son travail qu’ils lui prendraient : ce serait l’épaisseur de son Être. Ce n’est pas imaginable ; donc inacceptable.
« Elon Musk a vu du réel, mais pas encore le Réel du parlêtre. » …C’est ici que je prends et impose ça en prenant la part-rôle :
Voir ne suffit donc pas ! Il faut encore écouter. Mieux : entendre. Car entendre, ce n’est pas seulement recevoir un signal, venu de l’espace ; c’est laisser venir ce qui, dans le dire humain, excède le visible. Elon Musk a peut-être vu quelque chose de juste, je le répète : l’épuisement d’une monnaie devenue folle, séparée du réel, flottant au-dessus de la matière et de l’énergie. Mais il n’a pas encore entendu ce qui, dans l’Homme, ne se laisse pas réduire à ces seules coordonnées. Et cela n’a rien d’étonnant. C’est même le symptôme de notre époque : elle calcule plus qu’elle n’écoute ; elle optimise plus qu’elle n’entend.
En attendant, c’est là que le penseur Heidegger peut nous éclairer.
Dans Être et Temps, Heidegger soutient que le temps est « l’horizon possible de toute compréhension de l’être ». Cela veut dire une chose très simple, et redoutable pour toute économie productiviste : on ne comprend pas l’existence humaine à partir de la seule matière, ni à partir de la seule énergie, mais à partir de la temporalité même dans laquelle cette existence se déploie.
Le temps n’est donc pas un supplément. Le temps n’est pas une petite variable secondaire que l’on ajouterait poliment au bas d’une équation déjà faite ; le temps est la condition même de notre présence au monde.
Heidegger va plus loin encore : ce qu’il appelle la temporalité n’est pas le simple temps de l’horloge, le temps compté, découpé, homogène ou interchangeable. Ce temps-là existe, bien sûr, mais il est dérivé. Il ne dit pas encore ce qu’est vraiment une vie humaine. Ce qu’il faut penser d’abord, c’est le temps vécu, le temps traversé, le temps assumé, le temps de l’être-au-monde, du souci, de l’engagement et de la finitude.
Et c’est exactement pour cela que je dis :
« Ce qui dure, ce n’est pas le temps compté. C’est le temps vécu. » — JEB
Voilà, selon moi, le point aveugle de la formule de Musk. Elle est intelligente sans doute. Elle est provocatrice sûrement mais elle est seulement presque juste. Elle reste encore une phrase d’ingénieur.
Elle pense le monde comme un seul système ; elle ne pense pas encore assez le monde comme séjour humain.
Or une monnaie n’est pas seulement un outil de calcul. Elle est une manière de dire ce qui compte. Elle est une manière d’ordonner le visible et l’invisible. Elle est une manière de distribuer l’effort, le pouvoir, le soin, l’accès, la rareté et la dignité.
Dès lors, si vous oubliez le temps, vous oubliez ce par quoi l’humain advient réellement.
Vous pouvez alors fabriquer une économie plus performante, plus fluide, plus optimisée, plus automatisée, peut-être même plus puissante ; mais vous n’ordonnez rien, vous ne produisez rien de durable, vous ne soignez pas la qualité de la vie, et vous ne guérissez rien en l’état actuel du monde malade dans lequel nous tendons à nous installer. Vous donnez seulement à une économie déjà malade des moyens plus puissants de persévérer dans son délire.
Vous perfectionnez la machine ; vous n’instituez pas encore la justice.
Car enfin, qu’est-ce qu’une valeur qui ne sait mesurer ni la patience, ni la maturation, ni la lenteur nécessaire de certaines œuvres, ni la présence exigée par le soin, ni la mémoire déposée dans les gestes, ni la durée réelle de l’effort humain ? Qu’est-ce qu’une monnaie qui ne reconnaît que ce qui circule vite, que ce qui transforme fort, que ce qui produit beaucoup ? C’est une monnaie mutilée. Une monnaie qui sait compter, mais qui ne sait plus comprendre.
Et c’est précisément contre cela que je propose le CHOIxCE.
Pour ma part, il n’est pas question de proposer une monnaie désincarnée de plus. Je ne propose pas un gadget intellectuel. Je ne propose pas non plus d’abolir toute monnaie dans le rêve un peu adolescent d’une abondance technologique totale. Musk, lui, évoque cette hypothèse : si l’IA et la robotique rendent l’allocation du travail presque inutile, alors l’argent pourrait perdre sa fonction, voire « disparaître comme concept ».
Mais même dans un monde saturé de robots, de calcul et d’automatisation, une question demeurera : qu’est-ce qui vaut ? Qu’est-ce qui mérite d’être produit ? Qu’est-ce qui mérite d’être préservé ? Qu’est-ce qui mérite qu’un être humain lui consacre son temps ?! Qu’est-ce qui mérite d’entrer dans l’échange, et selon quelle justice ?
Et j’ajoute ceci : la vraie question n’est pas la machine, mais l’étalon. Sans réforme de l’étalon, la technique ne sauve rien. Elle donne simplement à l’ancien désordre des bras plus longs, des calculs plus rapides et une puissance de destruction supérieure.
Et de rappeler que ce n’est pas la robotisation qui décide. Ce n’est pas l’intelligence artificielle qui décide. C’est l’économie qui les oriente, les récompense et leur ouvre un boulevard.
Dans le système actuel, la machine gagne presque toujours par défaut. Pourquoi ? Parce qu’elle réduit un coût visible dans une monnaie aveugle. Elle remplace un salaire, accélère une cadence, standardise un geste. Okay ! Mais tout le reste sort du champ : extraction de matière, énergie réellement consommée, dépendances techniques, maintenance lourde, déchets, obsolescence, fragilité des chaînes, destruction de métiers, perte de savoir-faire, et surtout destruction de temps humain.
Tant que la monnaie ne mesure pas le réel, les machines et leurs propriétaires gagnent mécaniquement. Ils gagnent parce que l’économie ne voit pas ce qu’elle abîme.
C’est là que ma proposition diverge.
Le CHOIxCE ne dit pas : abolissons la monnaie sous prétexte de la réduire à la masse et à l’énergie. Le CHOIxCE dit : soignons-la.
Redonnons-lui un corps. Redonnons-lui une limite. Redonnons-lui un ancrage. Redonnons-lui une responsabilité.
Et je le dis ici clairement :
« Ce n’est pas une révolution technologique que propose le CHOIxCE. C’est une guérison monétaire collective. » — JEB
Oui, une guérison qui est une solution. Parce que le mal n’est pas d’abord dans la machine. Le mal est dans la monnaie qui récompense aveuglément la vitesse, l’extraction, l’opacité et le court terme. Le mal est dans l’étalon. Et parfois, le mâle n’y est pas pour rien. Le mal est dans cette manière de compter qui dérègle tout ce qu’elle prétend organiser.
C’est pourquoi je parle, non pas seulement de masse et d’énergie, mais… de matière, d’énergie et de temps.
La matière, oui. Mais pas comme une idole morte. Parce que « la matière ne vaut pas pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle permet au vivant. » — JEB
Voilà la différence essentielle que je veux dire ici.
La matière, prise seule, ne suffit pas. Elle peut être rare, dense, brillante, convoitée, violente et inerte. Elle peut fasciner, comme l’or a fasciné. Mais, prise seule, et pour reprendre ma formule, « L’or, ça sent l’a-mort. » – JEB. Elle peut dominer, comme certaines matières premières dominent encore l’histoire géopolitique. Mais elle n’a pas encore de sens par elle-même.
Elle n’entre vraiment dans la valeur qu’à partir de ce qu’elle rend possible pour le vivant, de ce qu’elle exige comme transformation, de ce qu’elle engage comme usage, et de ce qu’elle permet ou empêche pour les existences concrètes. La matière brute ne soigne pas. La matière brute ne nourrit pas toujours. La matière brute ne relie pas forcément. C’est son rapport au vivant qui la fait entrer dans une économie juste.
L’énergie, bien sûr, compte aussi. Sans elle, rien ne circule. Sans elle, rien ne se transforme. Sans elle, rien ne tient. Mais là encore, une énergie pensée hors du vivant peut devenir pure puissance, pure extraction et pure accélération.
Et puis donc…. il y a le temps. Car enfin, ce qui manque à Musk, ce n’est pas l’intelligence. Ce n’est même pas l’intuition. Ce qui manque à sa formule, c’est le temps. Toujours le temps. Chronos, lui, demeure le vrai Boss. Le temps qui use, si l’on ne s’en sert pas ; le temps qui se vit, si l’on le prend ; le temps qui construit, qui mûrit, qui soigne, qui relie, et qui fait de nous autre chose qu’un simple assemblage de matière alimenté en énergie. Bergson l’avait vu lui aussi : le temps vécu n’est pas un alignement d’instants mesurables. Il est une durée qualitative, traversée de mémoire, de tension et de devenir. Voilà pourquoi une théorie de la valeur qui oublie le temps oublie aussi ce qui, dans l’homme, ne se réduit ni au stock, ni au flux, ni au rendement.
Et c’est ici qu’il faut aller plus loin que Musk, sans tomber dans la caricature régressive.
Je ne suis pas en train de dire qu’il faudrait refuser la technique, revenir en arrière, casser les machines ou sanctifier la pénibilité. Ce serait absurde. Une machine peut soulager. Un robot peut assister. Une automatisation peut éviter de la fatigue inutile, de la répétition stérile, de l’erreur et du gaspillage.
La question n’est donc pas : faut-il être pour ou contre la technique ? La question est : selon quelle mesure la juge-t-on ?
Avec le CHOIxCE, la machine ne serait plus rejetée. Elle serait mise à l’épreuve. Elle devrait prouver qu’elle économise réellement de la matière, qu’elle économise réellement de l’énergie, qu’elle prolonge réellement la durée de vie, qu’elle ne déplace pas les dégâts hors champ, et surtout qu’elle ne détruit pas plus de temps humain qu’elle n’en libère au niveau social.
Autrement dit, la machine ne gagnerait plus par réflexe. Elle gagnerait si elle prouve. Et si elle ne prouve pas, elle ne serait pas interdite : elle deviendrait simplement moins rationnelle, donc moins désirable, donc moins compétitive.
C’est pour cela que je maintiens ceci :
« Je refuse que l’économie se vide de sa dimension humaine. Le CHOIxCE, c’est le choix de la présence. » — JEB
Présence à quoi ?! À la matière réelle des choses. À l’énergie réellement mobilisée. Au temps réellement engagé. Au coût véritable. À l’effort véritable. À la mémoire véritable. Au vivant, enfin.
Nous vivons aujourd’hui dans une économie qui a presque cessé de soigner. Une économie qui use plus qu’elle ne répare. Une économie qui valorise la vitesse contre la durée, le flux contre la présence, l’instant contre la maturation, l’extraction contre le soin. Une économie qui sait attribuer des prix, mais qui sait de moins en moins ce qui vaut réellement. Une économie qui flotte, comme un bateau ivre de sa propre abstraction.
Alors oui, Elon Musk a raison de vouloir sortir du vieux fétichisme monétaire. Oui, il a raison de sentir que le dollar n’est pas un horizon métaphysique. Oui, il a raison de chercher du côté du réel physique.
Mais cela ne suffit pas.
Car ce qui est en jeu n’est pas seulement une réforme des instruments. C’est une réforme de l’horizon même dans lequel nous décidons de ce qui vaut.
Parce qu’une civilisation humaine ne tient pas seulement par ce qui pèse. Elle ne tient pas seulement par ce qui alimente. Elle tient aussi par ce qui dure.
Et ce qui dure, justement, ce n’est pas le temps compté. C’est le temps vécu.
Voilà pourquoi je ne dirai jamais : masse et énergie, point final.
Je m’affirme en tant que : matière, énergie, temps.
Et je finirai par ajouter ceci : tant que l’économie oubliera le temps, elle oubliera l’homme. Tant qu’elle oubliera l’homme, elle continuera de monétiser le monde à mort. Tant qu’elle monétisera le monde à mort, elle détruira ce qu’elle prétend organiser.
Le CHOIxCE n’est pas une fuite hors du marché. Il n’est pas une haine de la richesse. Il n’est pas une rêverie anti-technique.
Il est une tentative de réancrage. Une tentative de vérité. Une tentative de guérison. Et, à mon sens, très bientôt, pour ne pas dire demain, il sera une « attente-hâtive » pour soigner les maux du capitalisme.
Non pas la promesse naïve d’un salut par la technique, mais la pulsion de vie d’une humanité qui recommence enfin à mesurer ce qui la fait tenir debout.
« Ce n’est pas une révolution technologique que propose le CHOIxCE. C’est une guérison monétaire collective. » — JEB



