Grand age mamie et son aide

Psychanalyse du vieillissement et du grand âge

Jan-Edouard Brunie

Vieillir, parler, désirer encore et toujours.

Anticiper le vieillissement, est-ce seulement prévoir, organiser et sécuriser ? Ou est-ce aussi entendre ce qui, dans le sujet, continue de parler, de résister et de désirer ?

Vieillir, est-ce simplement avancer en âge ? Ou est-ce avancer dans le temps avec un corps qui, peu à peu, ne se laisse plus oublier ?

C’est ainsi que le corps se rappelle au sujet. Il s’est usé, si l’on s’en est beaucoup servi ; sinon, il fatigue. Il résiste encore. Il douloure parfois. Il se raidit, se retient mal. Il fuit aussi, quelquefois au plus mauvais moment, comme s’il venait troubler ce qu’il restait de maîtrise, de pudeur et de silence.

Ce corps parle par la douleur, par l’angoisse, par la honte, par l’inhibition ou encore par ces troubles intimes dont on ne sait pas toujours que faire, ni à qui les adresser.

On parle de ces choses-là trop tard et, je dirais, trop peu dans notre société moderne. Ou qu’à moitié. Ou alors seulement sur un mode médical, parce qu’il faut bien examiner, traiter, prescrire, rééduquer et même opérer parfois.

Image Grand age Couple l'un contre l'autre

Mais il arrive un moment où le symptôme ne relève pas seulement du corps médical. Il touche aussi ce que la psychanalyse appelle le corps parlant. Cette expression, introduite notamment par Jacques Lacan, désigne le fait que notre corps n’est pas seulement un organisme biologique. Il est aussi marqué par le langage, par notre histoire, par les mots qui nous ont été adressés, les fameux signifiants, par les événements vécus, les pertes, les désirs, les peurs et les conflits inconscients.

Le corps peut alors devenir le lieu où quelque chose se dit autrement. Cela ne signifie pas que les symptômes seraient « imaginaires » ou qu’ils remplaceraient les soins médicaux. Cela signifie simplement qu’un même symptôme peut avoir une dimension organique et une dimension subjective.

C’est à cet endroit précis que se situe mon travail, en complément de celui du neurologue, de l’urologue, du gériatre, du psychiatre ou du rééducateur. Là où le corps, le vieillissement, la honte, la douleur, la dépendance redoutée, le désir et la parole du sujet s’entrecroisent et ne demandent qu’à se libérer. C’est là, entre autres, que je peux intervenir.

J’exerce comme psychanalyste à Paris depuis plus de vingt ans. Avant que ma pratique analytique ne prenne toute sa place, mes années de kinésithérapeute et d’ostéopathe m’ont conduit à accompagner de nombreuses personnes âgées, parfois jusqu’aux derniers temps de leur vie.

J’ai vu des corps se fermer, se défendre, s’effondrer, se raidir, perdre confiance. J’ai entendu ce qui ne se disait pas toujours dans les mots : la peur de tomber, la honte de dépendre, l’angoisse d’être abandonné, l’isolement, le sentiment de devenir une charge, l’humiliation intime d’avoir besoin d’aide pour des gestes autrefois simples.

Mais j’ai vu aussi des femmes et des hommes habiter ce temps de la vieillesse avec une étonnante vitalité, animés par un désir qui ne cessait de se renouveler, capables encore de projets, de curiosité, d’amour et de transmission. Et j’ai vu également des fins de vie paisibles, des départs survenus dans un sommeil apaisé, comme si certains sujets trouvaient encore, jusque dans leurs derniers instants, une manière singulière et sereine de consentir au terme de leur existence.

Cette expérience ne m’a pas seulement donné un savoir technique du corps. Elle m’a donné un savoir clinique. Je pourrais dire aussi, dans le vocabulaire de Lacan, qu’elle m’a donné accès à un savoir inconscient : ce S2, ce savoir qui ne se sait pas d’emblée, mais qui insiste dans le corps, dans les signifiants, dans les répétitions, dans les silences, dans les manières de se plaindre, de refuser ou encore de demander.

Ce savoir-là ne s’apprend pas seulement dans les livres. Il se reçoit au contact des corps souffrants, des vieillesses inquiètes, des familles épuisées, des pudeurs blessées, des sujets qui ne savent plus très bien comment dire ce qui leur arrive. Mais il s’est aussi construit au fil de vieillesses habitées, de fins de vie que je pourrais dire, avec toute la prudence nécessaire, suffisamment réussies, c’est-à-dire traversées jusqu’au bout par la parole, le lien, le partage et parfois une étonnante vitalité du désir.

J’ai été témoin de moments d’une grande intensité humaine, de conversations qui semblaient ne jamais vouloir finir, de présences maintenues jusqu’au dernier souffle, de couples continuant à s’aimer autrement, de sujets trouvant encore du plaisir, de la joie, parfois même une forme de jouissance vivante et renouvelée malgré les pertes et les limites du corps.

Certains de mes analysants me qualifient d’ailleurs, non sans humour, de « psychanalyste de l’Éros », en opposition à Thanatos. J’accueille volontiers cette formule, car elle dit quelque chose de ma position clinique : ne jamais réduire aucun sujet, quel que soit son âge ou le moment de son existence, à ses manques, à ses symptômes ou à ses inhibitions, mais rester attentif à ce qui, chez chacun, continue de désirer, d’aimer, de créer du lien et de faire encore écho à la pulsion de vie.

C’est dans cette traversée que s’est peu à peu formée ma spécialisation actuelle : une psychanalyse attentive au vieillissement, aux grands âges, à la fin de vie, au corps parlant, à la perte d’autonomie réelle ou redoutée, et à ce que le sujet tente encore de sauver de lui-même lorsque le corps commence à lui échapper.

Car le vieillissement n’est jamais seulement biologique.

Il engage le rapport au corps, au désir, à la sexualité, à la pudeur, à la parole, à la famille bien entendu, au conjoint, aux enfants, aux transmissions, à l’argent, à la mort, à la mémoire, au statut social et à la place que l’on occupe encore dans le monde.

Car le vieillissement incorpore aussi l’inconscient. Et l’inconscient, lui… ne prendra pas sa retraite.

La réalité psychique ne vieillit pas comme le corps : le Réel est hors temps.

Alors, le corps vieillit. C’est une réalité. Et il le fait parfois brutalement ; mais la réalité psychique ne vieillit pas de la même manière.

Le sujet ne se sent pas toujours vieillir de l’intérieur. Le sentiment de vieillir vient souvent d’ailleurs : du miroir, du regard des autres, du médecin, des enfants devenus aidants, du conjoint qui s’inquiète, du corps qui ne répond plus comme avant, des morts qui s’accumulent et d’un monde qui change trop vite… soit à dire de la conscience.

Le corps dit : cela ne se passe plus comme avant. Ou bien il dit encore : ça résiste. Ce n’est pas la même chose. Dans un cas, le sujet fait l’expérience d’une perte, d’un avant qui ne revient plus. Dans l’autre, quelque chose du corps oppose encore une résistance, témoignant que le vivant ne se réduit pas à son déclin.

Cette distinction rejoint ce que la psychanalyse, notamment chez Lacan, permet de penser à partir du parlêtre : le corps n’est pas seulement un organisme qui s’use, il est aussi le lieu où se nouent le réel, le désir et la jouissance. La vieillesse ne signifie donc pas toujours la même chose pour le sujet. Entre ce qui ne fonctionne plus comme avant et ce qui résiste encore, il y a toute la différence entre une perte déjà inscrite et une lutte encore en cours.

Et puis, il y a le regard des autres qui vous dit : vous n’êtes plus tout à fait à la même place.

Le miroir aussi, parfois. Car le vieillissement vient souvent ébranler l’image que le sujet avait de lui-même. Entre l’image intérieure, qui demeure étonnamment stable, et l’image renvoyée par le corps vieillissant, un écart peut se creuser.

Freud avait déjà montré combien le narcissisme, c’est-à-dire l’investissement libidinal de sa propre image et de sa propre valeur, constitue un appui essentiel de la vie psychique. Or le vieillissement confronte le sujet à des atteintes narcissiques répétées : perte de certaines capacités, transformation du corps, modification du regard social, retrait professionnel, dépendance plus ou moins redoutée.

Jacques Lacan, avec le stade du miroir, a montré combien le rapport du sujet à lui-même se constitue aussi à partir d’une image : une forme dans laquelle il se reconnaît, s’anticipe et s’identifie. Le moi n’est donc pas une pure intériorité. Il passe par une image, par un dehors, par un reflet, et bien entendu par le terrible regard de l’autre.

Or le vieillissement vient parfois fissurer cette construction imaginaire. Le corps aperçu dans le miroir, dans une photographie, dans le regard d’un proche ou dans la lenteur d’un geste ne correspond plus tout à fait à celui auquel le sujet continue de s’identifier. Une forme d’étrangeté peut alors apparaître. Certains disent : « Je ne me reconnais plus. » tandis que d’autres, au contraire, déclarent : « Dans ma tête, je suis toujours le même. »

Entre ces deux phrases se loge une part essentielle de la clinique du vieillissement : l’écart entre l’image de soi, le corps réel, le regard social et l’âge que l’inconscient n’a pas encore consenti à reconnaître.

Et la famille, lorsqu’elle est là, pose souvent : il faut s’organiser.

Elle n’a pas tort. Mais il arrive que l’organisation prenne toute la place. On parle du sujet âgé, autour de lui, parfois devant lui, comme si sa fragilité l’avait déjà privé de sa parole.

Françoise Dolto rappelait que tout est langage. Car chez le sujet de la vieillesse, une plainte, un silence, un refus, une colère ou bien sûr une demande de présence continuenet aussi d’adresser quelque chose. Encore faut-il ne pas recouvrir cette parole par la seule gestion familiale.

Et puis lorsque la famille n’existe pas, ou lorsqu’elle est absente, la solitude impose une autre scène : celle d’un sujet qui vieillit parfois sans témoin proche, sans interlocuteur régulier, sans présence suffisante pour soutenir le sentiment d’exister encore parmi les autres.

Enfin, il y a l’administration qui argue que de toute façon, il faudra classer, prévoir et protéger…

Cette entité aussi a sa nécessité, je ne le dénie pas, cette réalité surmoïque. Il faut des dossiers, des droits, des mesures, des protections et des décisions. Il faut parfois anticiper une dépendance, sécuriser un domicile, désigner un référent ou prévenir le risque, certes.

Mais l’administration connaît surtout le sujet administré. Celui qui entre dans une case, une catégorie, un régime de protection, un taux d’incapacité ou un degré d’autonomie.

La psychanalyse, elle, s’adresse à un autre sujet. Non pas seulement au sujet social, civil, médical ou administratif, mais au sujet de l’inconscient. Il ne s’agit pas d’imaginer un « inconscient-sujet », comme une personne cachée derrière la personne. Il s’agit d’entendre ce sujet divisé, travaillé par le langage, qui apparaît dans une phrase qui échappe, une colère disproportionnée, une honte muette, un refus obstiné, un rêve têtu ou encore un symptôme pas si saint que ça.

L’administration peut claquemurer le sujet dans une case.

L’inconscient, lui, écarte les parois du désêtre.

Ce n’est pas une simple opposition. Il ne s’agit pas de mépriser les protections nécessaires mais il s’agit de rappeler qu’un sujet ne se confond jamais avec la case qui le désigne. Le sujet administratif a un âge, une adresse, un dossier, des droits, un taux, une mesure donc. Le sujet de l’inconscient, lui, se manifeste autrement : dans une phrase qui échappe, une honte muette, un refus obstiné, un rêve, un symptôme, une manière singulière de tenir encore à ce qui lui reste.

C’est là que le classement trouve sa limite. On peut classer une situation, mais on ne peut pas classer un sujet.

Ou alors « on » le fait taire… ou alors autant l’enterrer avant l’heure…

C’est l’une des grandes cruautés du vieillissement : être parfois rattrapé par un âge que l’on ne reconnaît pas encore comme le sien.

Car l’inconscient ignore le calendrier et il ne se règle pas sur l’état civil. Il ne respecte ni les anniversaires, ni les catégories du troisième ou du quatrième âge. Lui, inlassablement, il continue de travailler dans les rêves, les hontes, les refus, les répétitions, mais aussi et surtout avant tout dans le désir.

Un désir parfois blessé.

Parfois refoulé, parfois exacerbé a contrario et donc parfois plus vif qu’on ne voudrait l’admettre.

Parfois déplacé sur une autre scène.

Mais en tout cas, le désir ne disparaît pas.

La psychanalyse du vieillissement et du grand âge que je défends vise à maintenir cet espace où le sujet peut encore parler depuis son désir, depuis son inconscient, depuis son énigme, jusqu’à la fin.

Et peut-être même, dirait-on dans un sourire lacanien, jusqu’à la mourre.

La mourre étant un jeu de doigts, de nombre, de pari, d’erreur et, bien avant, de rencontre. Elle fait entendre autre chose que la mort seule. Elle fait entendre l’amour, le jeu, le manque, l’adresse faite à l’autre. Dans le grand âge aussi, le sujet avance encore quelque chose de lui-même, comme un signe, un reste qu’il ne désire pas laisser, comme une demande, un refus ou un manque, soit à dire un désir qui ne sait plus toujours où se loger.

Là où la mort approche, l’objet petit a ne « se meurt » pas comme un simple organe fatigué. Il insiste autrement. Il demeure ce reste, cette cause, ce point de manque autour duquel le désir peut encore tourner, même lorsque le corps se défait, même lorsque les forces diminuent et même lorsque l’image de soi vacille.

L’âge ne retire donc pas l’énigme du sujet.

Il peut peut-être la rendre plus âpre, plus silencieuse ou plus difficile à entendre, mais en aucun cas ne l’abolit.

Et c’est cela qui est formidable : jusqu’au bout, il peut rester du sujet là où l’on ne croyait parfois plus voir qu’un corps à protéger, une dépendance à organiser ou une fin de vie à accompagner.

Le sujet âgé est passionné, il est passionnant, il a des choses à dire, à raconter. Il demeure un sujet parlant, traversé par son histoire, ses pertes, ses attachements, ses fantasmes, ses colères, ses pudeurs, ses contradictions et ses restes d’enfance.

Vieillir, ce n’est pas seulement perdre, c’est devoir répondre enfin de ce qui a été vécu.

« Le vieillissement n’abolit pas le sujet » — JEB

C’est donc le point de départ de cette clinique.

Le corps vieillit, l’image vacille, l’autonomie se modifie, la famille s’organise, l’administration classe. Mais le sujet, lui, ne disparaît pas pour autant.

C’est pourquoi il faut revenir au corps parlant.

Le corps parlant, du verbe parler, au participe présent ; un corps qui parle et qui participe au présent.

Lacan a nommé parlêtre ce sujet affecté par le langage jusque dans son corps. Le sujet ne parle pas seulement donc mais il est aussi parlé, marqué par des mots, des places, des attentes et souvent par des blessures.

C’est ainsi qu’une place dans la famille, une phrase répétée, une honte ancienne, un diagnostic, un deuil ou un secret peuvent laisser une trace. Et pas seulement sous forme de souvenir, mais sous forme de corps.

Le corps n’est donc pas seulement un organisme. Il est aussi un lieu d’inscription, d’écriture.

« L’inconscient est structuré comme un langage » — Lacan.

Alors oui, il y a le corps médical : celui que l’on examine, que l’on soigne, que l’on opère, que l’on rééduque, que l’on soulage. Ce corps-là doit être respecté dans sa réalité. Un symptôme corporel doit d’abord être pris au sérieux médicalement. Il ne s’agit jamais de psychologiser une pathologie. Ce serait une faute.

Mais il y a aussi ce corps parlant, qui s’exprime par ses blocages, ses douleurs, ses évitements et ses hontes ; qui cause parfois dans ces zones où le sujet se sent atteint dans sa dignité la plus intime : uriner, retenir, perdre, bander, jouir, désirer, être touché, être lavé, être aidé.

La clinique est parfois crue. La vieillesse aussi. Le corps ne demande pas toujours la permission avant d’humilier celui qui croyait encore le tenir.

Le corps devient alors le contradicteur le plus intime. Il défait l’illusion de maîtrise. Il rappelle que le sujet ne commande pas tout.

Et franchement… il ne suffit donc pas toujours de répondre : « c’est l’âge ».

Cette phrase peut être vraie sur un plan biologique. Mais elle peut aussi devenir, si l’on n’y prend pas garde, une manière brutale de faire taire le sujet. Comme si l’âge expliquait tout. Comme s’il suffisait de ranger la douleur, la fuite, l’impuissance, la peur ou la honte dans la grande armoire du vieillissement, bien au fond sur une étagère. Mais dans quel état j’erre ? hurle le sujet angoissé.

Or le sujet âgé n’a pas besoin qu’on parle plus fort, ni d’un appareil auditif dernier cri…

Il a besoin qu’on l’entende autrement.

Quand le corps impose l’aide : douleur, autonomie et pudeur.

La perte d’autonomie est rarement seulement pratique. Elle touche à la dignité, à l’image de soi, au pouvoir de décider et même parfois à la honte de devoir demander.

Se lever, se laver, marcher, uriner, gérer ses papiers, devoir accepter une présence à domicile ; ces gestes ordinaires peuvent devenir de véritables montagnes d’épreuves lorsqu’ils cessent d’aller de soi. Certains le disent, d’autres pas. Ils se ferment, s’irritent, se retirent, ou transforment la peur de dépendre en refus obstiné.

La perte d’autonomie redoutée agit déjà comme une épreuve. Elle imagine la chute avant qu’elle n’arrive. Elle anticipe l’humiliation : devoir être ramassé par un tiers inconnu à qui il faudrait dire toute sa reconnaissance.

La douleur persistante, quant à elle, peut rétrécir le monde. Elle modifie le sommeil, les déplacements, les liens et le rapport à l’autre comme au futur. Et lorsque la douleur s’installe, lorsqu’elle organise toute une existence, elle nécessite aussi d’être entendue dans la parole.

Alors certes, la parole ne supprime pas la réalité du corps, mais elle peut aider à séparer ce qui relève de la limite réelle, de la peur, de la honte, de l’anticipation catastrophique ou du sentiment d’être déjà dépossédé. Elle dénoue aussi, de manière symbolique, les nœuds psychiques et peut, au final, permettre de réagir « en termes de solutions »… solutions inespérées ou inimaginées.

Le sujet âgé n’a pas besoin qu’on lui mente. Il a besoin qu’on ne parle pas trop vite à sa place.

Urinaire, sexuel, intime, ou quand le corps privé menace de devenir public.

Les troubles uro-sexuels occupent une place particulière dans le vieillissement, parce qu’ils touchent à une frontière sensible : celle du corps intime.

Une douleur de hanche, ça se dit aisément. Une arthrose qui se raconte autour d’une tasse de thé ou d’une partie de Scrabble, ça se fait. La fatigue peut se partager après un « comment ça va aujourd’hui ? ». Une opération de la cataracte peut même s’évoquer avec la fierté d’avoir survécu à une « lasérisation de l’œil ».

Mais une fuite urinaire, une impuissance, une sécheresse, une douleur pendant les rapports, une protection dans le sous-vêtement, une prostate opérée, un périnée qui lâche, là, c’est une tout autre affaire. Et là, le corps privé commence à menacer la fameuse pudeur.

Ou bien le sujet n’en parle pas… il tente de refouler. Il attend, il feint, il aménage, il repère les toilettes dès son entrée par la grande porte. Pire, il évite les invitations. Mais ce qu’il garde en son esprit n’est pas toujours une solution et peut bien soiuvent générer d’autres inhibitions puis finir par créer d’autres symptômes… C’est là que la libération de la parole fait toute la différence.

Le sexuel, de son côté, ne disparaît pas si docilement avec l’âge. Il peut se compliquer ou se déplacer mais il est toujours là, dans l’inconscient, pendant les rêves, dans les fantasmes.. Il peut blesser, s’éteindre en apparence, insister ailleurs, dans le porno par exemple, dans une sorte de moria provocatrice déplacée, avec ses enfants ou petits-enfants, mais il est toujours là. Il s’exprime, le sexe prime.

Mais surtout, ce qui me semble important de dire, c’est que dans le vieillissement, l’urinaire et le sexuel ne sont pas seulement des fonctions qui se dérèglent. Ce sont des lieux où le sujet peut perdre le droit de garder son secret.

Car le conjoint devine, l’aide à domicile sait, l’enfant s’organise et le pharmacien fournit. Et oui, il y a toute une chaîne qui s’étire derrière. Car ce corps vieillissant, lui… expose.

C’est ici que la psychanalyse peut intervenir afin de permettre de dire et d’entendre, de dénouer et de défouler dans l’intimité, dans le temps de la séance, les effets de cette réalité sur l’imaginaire du sujet. Et ça, ça soulage, sans jeux de mots évidemment…ou avec. Car l’humour est un outil primordial dans la psychanalyse de la personne agée. Peut-être que j’écrirai sur ce sujet plus tard. 

« Vieillir n’est pas devenir sans désir » — JEB

Notre époque protège volontiers le sujet âgé. Enfin… nous ne sommes pas au Japon, où, le troisième lundi de septembre, le Keiro no hi, le jour des vieux, est dédié avec enthousiasme et respect à ses anciens. Mais elle l’écoute moins lorsqu’il désire encore, refuse, aime, choisit, ou veut autre chose que ce que ses proches pensent bon pour lui.

Le sujet âgé est souvent, et à mon sens, infantilisé, médicalisé, administré et parfois trop vite déjà rangé du côté de la fin.

Or vieillir ne signifie pas cesser d’être sujet du désir, ou autre barbarisme psychologique : « sujet au désir ».

Il faut ici être précis. Il ne s’agit pas d’inventer un « inconscient-sujet », comme s’il existait une seconde personne derrière la personne âgée. Il s’agit d’entendre le sujet de l’inconscient : ce sujet divisé, travaillé par le langage, représenté par des signifiants qui lui échappent, et qui continue de se manifester là où le discours social voudrait parfois conclure trop vite.

Le désir, dans cette perspective, n’est pas un simple appétit de vivre. Il n’est pas une humeur, ni une  » volonté positive « , ni une injonction à rester jeune. Il est ce qui insiste au point du manque. Il continue d’orienter le sujet, parfois malgré lui, parfois contre ce que son entourage attendrait de lui.

Famille, couple, aidants : quand les places se renversent.

Le vieillissement modifie les places familiales et, consécutivement, les lieux d’où « ça » parle.

Un enfant peut devenir aidant, comme un conjoint peut devenir soignant. Une fratrie peut se diviser autour d’une décision qui, en apparence, ne concerne que le domicile, les soins, l’Ehpad, la sécurité ou l’argent. Mais dans ma pratique, j’ai souvent constaté que ces moments faisaient se déplacer les lieux du langage concomitamment à un retour du refoulé familial.

Ce qui revient alors sous couvert de protection peut être une dette ancienne, une rivalité mal éteinte, un secret de famille, une fidélité douteuse ou encore une place jamais reconnue. En somme, la famille croit régler une situation présente, mais elle rejoue aussi une histoire plus ancienne. C’est là que je veux bien entendre parler de psychogénéalogie.

En tout cas, le psychanalyste n’appréhende pas la famille comme un simple système de communication. Il l’entend comme un lieu de signifiants, de places, de transmissions, de dettes symboliques et de demandes adressées à l’Autre. Le vieillissement d’un parent ne concerne jamais seulement ce parent, car il vient toucher la place de chacun dans la chaîne familiale.

C’est là que les choses peuvent se compliquer. Et comme en mathématiques, il faut pouvoir résoudre le problème des « lieux du langage », donc celui des topos, pour arriver à la résolution du problème « de façon mathématiques », soit à dire satisfaisante pour tout le monde. C’est ça qui est du ressort de la topologie psychanalytique. Car ce travail n’est pas une thérapie familiale systémique. Il n’est pas non plus une médiation familiale institutionnelle au sens strict ; mais il procède d’un espace clinique d’orientation psychanalytique : un lieu où ce qui se joue derrière les décisions pratiques peut être entendu autrement, sans réduire la famille à ses conflits visibles, ni le sujet âgé à ce que les autres décident pour lui.

Alors il aide à dégager les intentions de chacun, à remettre en circulation des énergies parfois entravées et à apaiser, voire résoudre, certains conflits intriqués. C’est bien souvent un plus-de-jouir pour le sujet central dans la cellule familiale qui m’a mandé pour l’aider, et qui sait que bientôt il va partir.

Et lorsqu’un nouvel équilibre devient possible, cette élaboration peut être vécue comme profondément satisfaisante pour l’ensemble des personnes concernées. Et les remerciements sont les plus grandes satisfactions qu’un analyste puisse attendre en retour.

Transmission inconsciente, transmission patrimoniale.

Au grand âge, la transmission patrimoniale n’est jamais une simple opération de droit. Elle passe par des actes, des chiffres, des signatures, des abattements, des réserves héréditaires, des quotités plus ou moins disponibles, parfois par une donation-partage, un démembrement de propriété, une SCI, une cession d’entreprise, un mandat de protection future… Mais derrière l’acte juridiquement construit, il y a souvent autre chose qui circule. Une certaine parole, de longs silences, des non-dits ; mais aussi une parole certaine, un refoulement nécessaire, un secret indicible et bien entendu le désir.

Car  » ceci n’est pas une maison de famille « , cette maison n’est pas une maison. Et une entreprise transmise n’est pas seulement une valeur comptable. Un appartement, un portefeuille, des parts sociales, une collection, un domaine, une résidence secondaire ou un projet philanthropique peuvent devenir les supports d’une histoire beaucoup plus ancienne que l’acte lui-même.

Dans les familles nombreuses, recomposées ou fortement patrimoniales, ces questions prennent parfois une intensité particulière. Celui qui reçoit l’entreprise peut être vécu comme l’élu. Celui qui reçoit une compensation peut se sentir écarté. Celui qui garde l’usufruit peut être soupçonné de ne pas vouloir lâcher. Celui qui anticipe sa dépendance peut craindre de perdre son pouvoir de décision. Celui qui donne de son vivant croit parfois pacifier ; il arrive aussi qu’il ouvre alors une scène où chacun vient réclamer autre chose que sa part…

Car une part n’est jamais seulement une part. C’est toujours un signifiant : la part belle, la part du gâteau, qui part d’où pour aller où ? La part d’ombre ? La part manquante, la part qui revient… avant le départ pour « là-haut ».

Ainsi elle peut signifier une place ou la reconnaissance de celle-ci, de ceci fait, de cela donné. « Tant d’années à supporter ». Elle peut équivaloir à une réparation attendue ou à une dette jamais dite. C’est ainsi que je l’ai entendu moult fois dans ma consultation comme un langage du patrimoine, une occasion de revenir à l’héritage de l’histoire vécue, si différemment via le prisme de chacun.

C’est toujours assez vertigineux d’observer comment le temps peut créer des mythologies dans le narratif des membres d’une même famille.

Par mon expérience désormais, mais aussi mon histoire personnelle et familiale, je connais de près ces enjeux. Cette sensibilité clinique s’est aussi enrichie d’une proximité ancienne avec les questions patrimoniales. Mon épouse, conseillère en gestion de patrimoine et juriste fiscaliste, de par nos partages, m’a aussi permis de mesurer combien une transmission ne relève jamais seulement du droit, de la fiscalité ou de la finance. Y a pas de hasard dans une vie.

Alors un montage peut s’avérer juridiquement solide, fiscalement cohérent, patrimonialement pertinent, tout en restant difficile à faire entendre dans une famille. Et là où le montage est juste, la parole peut parfois rester impossible.

Les vexations, les fâcheries, les colères, les ruptures peuvent être évitées. C’est là que ma place peut avoir un sens. Je ne suis pas conseiller patrimonial ni juriste fiscaliste. Je ne me substitue ni au notaire, ni à l’avocat, ni au conseiller patrimonial, ni au family officer, ni au médiateur familial lorsqu’un tel cadre est nécessaire ; mais ma position est celle qui permet de faire s’entendre ce que la transmission patrimoniale vient parfois révéler de la transmission inconsciente.

Se désaliéner comme se lier et se relier ; par les effets de la parole dans le moment, « le moment de conclure » aurait dit Lacan.

Alors pourquoi parler de gérontopsychanalyse ?

Le terme peut surprendre. Je vous le dis tout de go : il n’a pas vocation à créer une spécialité de plus, ni une psychanalyse « pour vieux », ce qui serait une formule, somme toute, assez pauvre.

Il désigne plutôt une orientation clinique : entendre le vieillissement à partir du sujet, du corps parlant, du désir et de l’inconscient. Et non pas seulement à partir de l’âge, du diagnostic, du degré d’autonomie, du dossier médical ou de l’organisation familiale.

Le mot « géronto » renvoie à l’âge. Mais il pose aussi une question simple : « gère-t-on » le sujet âgé, ou l’écoute-t-on encore ?

Notre époque semble savoir de mieux en mieux gérer la vieillesse. Mais n’est-ce pas souvent au prix d’un certain semblant d’écoute ? Entendre ce que le désir de vivre veut encore dire pour celui ou celle qui vieillit exige autre chose.

Car il ne suffit pas d’ajouter des années à la vie. Il faut encore se demander ce que vivre signifie pour le sujet qui les traverse.

Cette praxis peut concerner la personne âgée elle-même, bien entendu ; mais elle peut aussi concerner ses proches, ses aidants, son conjoint, ses enfants, parfois même une fratrie. Elle peut également intéresser ceux qui, autour du grand âge, décident, organisent, conseillent, protègent ou accompagnent : médecins, juristes, notaires, conseils patrimoniaux, responsables d’institution, professionnels du soin ou de la fin de vie.

Histoire de rappeler qu’autour de la vieillesse, il n’y a jamais seulement un sujet à gérer ; il y a d’abord un sujet à entendre, et ce sujet, nous sommes tous amenés, un jour peut-être, à l’être à notre tour.

Le dispositif analytique, sur le divan lorsque cela est possible, en entretien clinique lorsque la situation l’exige, permet d’ouvrir ce lieu de langage si particulier, là où sont toutes ces particules-liées.

C’est là que la gérontopsychanalyse, je préfère les termes : « la psychanalyse des grands âges », trouve sa nécessité : non pas gérer la vieillesse, mais maintenir vivant ce qui, dans le vieillissement, parle encore depuis le désir. Car la psychanalyse est un véritable humanisme, et nos sociétés ont besoin de cette humanité partagée.

Prendre rendez-vous

Les consultations ont lieu principalement à mon cabinet, à Paris.

Elles s’adressent aux personnes âgées ou avançant en âge, ainsi qu’aux proches, aidants, couples ou membres d’une famille lorsque le vieillissement, la perte d’autonomie, la transmission ou la fin de vie déplacent la parole et les liens.

Un déplacement à domicile peut être envisagé dans un périmètre restreint autour du cabinet lorsque la situation le justifie.

Un premier échange permet de préciser la demande et d’évaluer si un travail clinique d’orientation psychanalytique peut trouver sa place.

Chaque situation est singulière. C’est toujours à partir de cette singularité que le travail peut commencer.

Références

Sigmund Freud, « Pour introduire le narcissisme », 1914.

Jacques Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », 1949, repris dans Écrits, Paris, Seuil.

Jacques Lacan, « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », 1945, repris dans Écrits, Paris, Seuil.

Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, 1962-1963, Paris, Seuil.

Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, 1969-1970, Paris, Seuil.

Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, 1972-1973, Paris, Seuil.

Jacques Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », 1965, repris dans Autres écrits, Paris, Seuil.

Françoise Dolto, Tout est langage, Paris, Gallimard, 1987.

Hélène L’Heuillet, La psychanalyse est un humanisme, Paris, Grasset, 2006.

Guillaume Apollinaire, « L’ermite », Alcools, 1913.