Chalant : quand le « non » tombe, le désir retrouve son nom

Jan-Edouard Brunie
Chalant : quand le « non » tombe, le désir retrouve son nom

Mathilde Serrell consacrait hier, sur France Inter, une chronique à un « nouveau mot » qui circule aujourd’hui chez les jeunes : « chalant ».

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/un-monde-nouveau/un-monde-nouveau-du-jeudi-03-septembre-2026-9031733

En tant que psychanalyste, ce phénomène me semble intéressant, pour ne pas dire édifiant sociologiquement.

Être « chalant », dans le vocabulaire amoureux actuel, procède d’un phénomène linguistique assez amusant. Le mot semble avoir été réactivé à rebours de « nonchalant » : dans le monde anglophone, on a entendu nonchalant comme s’il se décomposait naturellement en « non-chalant », faisant ainsi surgir son contraire : « chalant ».

Ces derniers temps, ce terme a circulé sur les réseaux sociaux anglophones avant de revenir en français, chargé d’un sens apparemment nouveau.

Être « chalant », ce serait alors ne plus jouer au détaché, au blasé ; soit à dire répondre aux messages, montrer son intérêt, assumer que l’autre compte et, surtout, ne plus organiser « savamment » son absence pour provoquer le désir de l’autre. Autrement dit, cesser de faire comme si l’on ne désirait pas, pour pouvoir enfin reconnaître que l’autre nous importe.

Le ghosting, les situationships, le « fuis-moi je te suis » remis au goût du jour ont peut-être surtout révélé quelque chose de plus simple et de plus préoccupant : une difficulté croissante à parler à l’autre, à formuler ce que l’on ressent, à dire son désir, à supporter l’aveu, la réponse, voire le refus.

À force de moins se parler, on finit aussi par moins savoir se parler.

Le « chalant » viendrait alors rappeler une évidence devenue presque… nouvelle : montrer que l’autre compte et lui dire qu’il nous importe, ce ne serait pas perdre quelque chose de soi. Plutôt, remettre de la parole là où le silence avait fini par faire système. C’est, surtout, laisser au désir la possibilité de se dire.

La chronique de Mathilde Serrell repère assez justement ce déplacement. Mais elle s’arrête, me semble-t-il, un peu tôt : au niveau de la description du phénomène, voire de l’information.

Pour ma part, je ne peux m’empêcher d’écouter le mot.

Car lorsqu’un signifiant nouveau surgit (ou que l’on croit nouveau) et devient à ce point un phénomène de société, la question n’est plus seulement de savoir ce qu’il signifie. Elle devient : qu’est-ce que la langue est en train de dire à travers ceux qui la parlent ?

C’est là que l’Unbewusst, l’inconscient, entre en jeu.

« L’inconscient, structuré comme un langage », disait Lacan.

La langue, précisément, ne se contente jamais tout à fait de transmettre ce que nous avons consciemment décidé de dire. Elle découpe, équivoque, déplace, condense ; elle travaille par métaphore, par métonymie, et parfois simplement par une coupure inattendue du signifiant. Elle fait revenir, par une porte, ce que nous pensions avoir laissé sortir par une autre.

Or regardons ce qui arrive à notre nonchalant.

Eh bien, une génération l’entend soudain autrement : non-chalant. Elle détache le « non » et, presque innocemment, le fait tomber.

Reste chalant.

À première vue, on pourrait n’y voir qu’un jeu lexical venu du monde anglo-saxon, propagé par les réseaux sociaux avant de revenir vers le français. Ce serait encore rester au premier étage du langage.

Car le plus étonnant est qu’une forme « chalant » existait déjà.

Dès le XIIe siècle, chalant est attesté pour désigner un ami protecteur, puis un compagnon, un ami, jusqu’à l’amoureux. Le mot appartient à la famille de l’ancien verbe chaloir : importer, avoir de l’intérêt pour.

Nous en conservons encore, et pour bon nombre pas si vieux que ça (j’ai 50 ans), la trace dans cette vieille expression : « Peu me chaut », soit à dire : peu m’importe. 

Plus loin encore, chaloir vient du latin calere : être chaud.

Alors le petit phénomène de mode devient beaucoup moins anodin.

Car ce que l’usage contemporain tient peut-être pour neuf, la langue le savait déjà. Pas de hasard là.

Être chalant, c’était déjà, quelque part dans l’histoire du mot, être celui pour qui l’autre importe, celui qui est concerné, celui qui n’est pas froid ; et même, autrefois, l’amoureux.

Voilà pourquoi je me garderais bien de dire que les jeunes auraient « mal découpé » nonchalant. L’écoute psychanalytique commence précisément là où la correction grammaticale risque de refermer trop vite ce que la langue vient d’ouvrir.

Tout ça est, au fond, assez bien fait !

Car derrière cette nonchalance amoureuse contemporaine se dessinait peut-être une étrange défense contre le désir : se protéger de ce que l’on éprouve en lui opposant d’abord un non — non, tu ne m’importes pas tant que cela, je ne t’attends pas, je n’ai besoin de personne.

Non-chalant.

Mais aujourd’hui, voilà que ce non tombe.

Et avec lui revient ce qui avait été tenu à distance : l’intérêt pour l’autre, la possibilité de l’attachement, la vulnérabilité de l’aveu et… le fameux désir…

Il serait sans doute excessif de parler ici de « retour du refoulé » au sens clinique strict. Mais difficile, pour un analyste, de ne pas entendre dans ce déplacement quelque chose qui en rappelle la logique : ce qui était tenu hors du discours manifeste revient sous une autre forme, déplacé, transformé, à la fois méconnaissable et étrangement familier, dans le signifiant lui-même.

Lacan nous a appris à prendre au sérieux ces équivoques de langue. Dans Les non-dupes errent, qui fait entendre Les Noms-du-Père, il ne s’agissait précisément pas du même sens, mais, disait-il, du même savoir.

Il ne s’agit donc évidemment pas de soutenir une quelconque filiation étymologique entre « chalant » et le Nom-du-Père ; ce serait confondre deux registres mais d’entendre qu’une coupure minuscule dans le signifiant, un son, un « non » qui disparaît, peut faire surgir un autre savoir.

Quand le « non » tombe, le désir retrouve son nom.

Et peut-être même retrouve-t-il sa température.

Car derrière chalant, derrière chaloir, comme dit plus haut, demeure ce très ancien calere : être chaud.

Après une période où certaines pratiques amoureuses ont volontiers valorisé le refroidissement, le détachement et la disparition sans parole, il est assez saisissant de voir une part de cette génération remettre précisément de la chaleur à cet endroit.

Je ne sais pas encore si le « chalant dating » annonce une véritable transformation des relations amoureuses ou seulement l’un de ces déplacements dont les réseaux sociaux accélèrent momentanément la circulation. Mais le signifiant, lui, mérite que l’on s’y arrête.

Car au-delà d’une mode, quelque chose semble bien être en train de bouger : le droit de pouvoir dire « tu m’importes, je te désire ».

Et cela n’est pas rien.

Nous avons beaucoup identifié la liberté amoureuse à la possibilité de partir, de ne pas appartenir, de ne pas dépendre, de pouvoir disparaître. Il faudrait peut-être y réintroduire une autre liberté, parfois plus difficile : celle d’avouer son désir, de dire que l’autre compte, et aussi de pouvoir rester.

Être chalant ?

Peut-être simplement accepter à nouveau que l’amour nous chaut.

La chroniqueuse aura donc peut-être un peu loupé ce que le mot donnait à entendre.

Mais le désir, lui, n’a pas loupé son rendez-vous avec la langue.

Il passe, se déplace, revient, se déguise. Il chaloupe d’un signifiant à l’autre : du chalant au chaland (le client) puis, par pure équivoque sonore, jusqu’à la chaloupe. Les étymologies, elles, ne naviguent pas toutes dans les mêmes eaux.

Mais qu’importe ici : l’inconscient ne demande pas la permission à l’étymologie pour parler.

Il chaloupe aussi.

Et cette fois encore, ça n’a pas loupé :

Le signifiant a chaloupé… et le désir est revenu à bord !