Du coup… de quel cou part-le-ton ?

Jan-Edouard Brunie
Du coup… de quel cou part-le-ton ?

Psychopathologie de la vie quotidienne : du langage à l’angoisse de castration.

Par Jan-Edouard Brunie, psychanalyste à Paris.

Depuis quelque temps donc, j’observe une véritable épidémie tsunamique de « du coup » dans le discours des Français, dans la « bouche des gens ». Alors je me pourfends d’un retour au continue :

« Du coup, j’ai… »

« Du coup, il faut … »

« Du coup, ça fait que… » « Et alors, du coup… ; donc, du coup »

À force de revenir partout, ce « du coup » finit par tomber sous l’appellation de Psychopathologie de la vie quotidienne… et par dire « quelques choses »…

Car enfin… de quel « coup » parlent-ils ?

Du coût de la vie ?

Du coût de l’énergie ?

Du coût de la dette ?

Du coût de la guerre ? Du coût humain ?

Du coup de massue ?

Du coup de pression ?

Du coup de semonce ?

Du coup de Trafalgar ?

Du coup du lapin ?

Du coup de grisou ?

Ou du « cou coupé » ?

De la coupure ?

D’une guillotine qui « couperait » une tête ?

Du coup de poignard ? Du coup fatal ?

Du coup de grâce ?

À entendre certains discours, on croirait parfois que notre société entière serait suspendue à l’attente d’une coupe sombre ; comme si le langage commençait à révéler ce que beaucoup tentent encore de tenir à distance, inconsciemment…

Car le langage n’achoppe pas par hasard.

Et lorsqu’un même signifiant envahit ainsi tout un peuple, l’analyste que je suis ne peut que tendre l’oreille et chercher à comprendre ce que cette psychopathologie de la vie quotidienne exprime entre les maux, comme un bruit de lame coupante, comme un bruit de l’âme.

Ce « du coup » agit comme une petite décharge collective, une façon de relancer la phrase quand plus rien ne tient vraiment.

Comme si chacun parlait depuis une catastrophe déjà commencée, du moins en l’état d’âme, dans l’inconscient.

J’y entends aussi un appauvrissement du langage, devenu parfois si mécanique que cette même expression finit par remplacer toute articulation de la pensée. Une sorte de prêt-à-parler, de bouche-trou universel.

On ne nuance plus, on n’articule plus, on n’élabore plus : on enchaîne. On colle. On bouche. « On » rafistole.

Et vous savez ce qu’on dit de « on » ? => «  On, est un con » ; vieille expression française, volontiers adressée à ceux qui emploient « on » à la place de « nous ».

Car « on », c’est tout le monde et personne à la fois. « On » pense, « on » dit, « on » fait… Mais qui parle, au juste ? Qui est ce « on » qui se dispense si commodément de dire « je » ? D’où part le ton ? Une bien-pensance convenue ? Un ton pas plus haut que l’autre ?

Digression saussurienne, « Voil-à le retour du con » dirais-je. Et le con, en vieux français, c’est le sexe de la femme, du latin cunnus. Une béance, une ouverture comme un vide appelant à être rempli. Nous voilà revenus au manque, à la coupure, à la castration…

Vous remarquerez d’ailleurs que ce « con » se retrouve, à l’oreille, dans une quantité de mots et de verbes : con-tenir, com-prendre, con-sidérer, con-server, con-solider, con-sommer…con-venus… Et lorsque tout cela ne tient plus, nous voilà dé-con-posés.

Contenir pour empêcher de déborder. Comprendre pour saisir. Conserver pour ne pas perdre. Consolider pour éviter l’effondrement. Consommer pour tenter de combler ce qui manque.

Et lorsque le sujet perd sa con-sistence, lorsqu’il se retrouve compressé (par l’algorithme par exemple) … et bien « du coup »… Ça le fait parler !

Il parle pour remplir le silence, pour éviter la coupure, pour repousser le couperet.

À force de vouloir tout contenir, on finit par ne plus rien entendre.

Alors, une société qui commence son propos par un « du coup » à longueur de journée est une société qui sent obscurément venir le coup de grâce, l’expression d’une profonde angoisse de castration.

En conséquence, j’entends derrière ce « du coup » symptomatique « quelques choses » qui sont déjà en train de tomber du corps social, du corps d’État, des pouvoirs phalliques et des têtes de nœud dont les discours pervers seraient des objets à couper court.

L’inconscient collectif ne choisit jamais ses mots au hasard. Je vous le certifie…

Par-delà… je n’ose vous demander ce que vous en pensez.

J’aurais presque la crainte de vous « demander du cou » ce que je sens déjà inconsciemment…

Alors je ne parle pas, au risque de passer pour un con-templateur ou un com-plice, mais j’écris. Enfin…tout compte fait, je vous invite quand même à me lire. Sait-ON jamais qu’une dis-solution ne se tapisse entre mes mots.

Vous avez le choix.

Jan-Edouard Brunie

Psychanalyste à Paris

#psychanalyse #inconscient #langage